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samedi 24 novembre 2007

95 avenue Gambetta (20e arrondissement)


L’histoire des immeubles de Bocage situés entre la rue des Gatines, l’avenue Gambetta et la rue de la Chine, semble avoir été très hasardeuse et contrariée. En tout cas, elle fut longue : initiée en 1900, elle ne s’acheva pas avant 1912.
L’architecte connaissait déjà cette partie du XXe arrondissement, puisqu’il avait antérieurement construit deux autres édifices sur la même avenue Gambetta, dans le style presque entièrement dénué de tout caractère artistique. Ceci n’est pas très étonnant, l’Art Nouveau n’ayant été pour lui qu’une distraction occasionnelle : il suffit de voir ses immeubles de la rue des Eaux ou de la chaussée de la Muette, dans le XVIe arrondissement, pour se convaincre de ses absences d’originalité.
En 1900, Bocage fit un premier projet, pour le 91, avenue Gambetta, dont la demande de permis fut publiée le 6 août, à l’attention d’un juge au tribunal civil d’Abbeville du nom de Holtzapffell. Mais, le 15 octobre suivant, une vaste entreprise, pour M. Fraissignes, concernait six maisons de rapport - dont une devait être légèrement moins élevée que les autres -, réparties entre les trois rues qui nous intéressent. Cette nouvelle demande de permis peut avoir englobé le précédent projet, demeuré sans suite, et les immeubles qui allaient être effectivement construits. En effet, il faut attendre le 11 avril 1904 pour entendre parler d’un nouvel édifice, projeté au n°93, pour “E. Bocage”, assurément un parent proche de l’architecte. La demande de permis pour l’immeuble du n°95 ne fut publiée que le 24 février 1908 et nous apprend que Bocage en était également le propriétaire Pour l’occasion, il se donna une adresse aussi nouvelle qu’éphémère : le 36, rue de Fleurus. Car, pour les deux dernières demandes, concernant le 5, rue de la Chine (le 13 mars 1909), puis le n°7 de la même rue (le 12 avril 1912), il était revenu à son adresse habituelle, le fameux 6, rue de Hanovre, dont j’ai déjà parlé dans ce blog. Le premier de ces deux derniers édifices fut projetés pour la veuve Fréquin, et le second pour M. Fréquin.
Le n°93, avenue Gambetta, est un bel édifice en briques et pierre, aux pinacles et à la décoration sculptée d’influence nettement néo-gothique ; l’Art Nouveau ne s’y devine qu’accidentellement. Les deux immeubles Fréquin de la rue de la Chine en sont fort proches, mais l’absence de pinacles leur enlève tout style véritablement caractérisé. Ainsi, et très curieusement, un chef-d’œuvre de l’art 1900 fut inséré au milieu de bâtisses joliment construites, mais nettement plus banales. Sans doute le fait que Bocage en était propriétaire l’a-t-il conduit à un plus grand effort d’imagination et d’originalité. Il ne s’en est pas privé.











Un premier regard sur ses deux façades conduit à une constatation simple : si Bocage y fit à nouveau appel à Alexandre Bigot pour animer la brique avec des motifs décoratifs, essentiellement placés en frises continues, la principale d’entre elles, au niveau du premier étage, se contente de reprendre le motif de feuille qui couvrait les murs du hall du 6, rue de Hanovre. Sans doute utilisa-t-il quelques panneaux de grès restés inutilisés et longtemps entreposés, particulièrement bienvenus dans un immeuble populaire, soucieux d’économies. Néanmoins, pour les soubassements des deux bow-windows, il ajouta un autre motif végétal, aux contours plus anguleux.
Ailleurs, ces frises de grès prennent des formes de scarabées très stylisés ou deviennent des motifs circulaires moins caractérisés. Quelques carreaux beaucoup plus abstraits complètent cette étonnante décoration, de part et d’autre de chaque fenêtre.

La porte d’entrée propose de jolis motifs de paon à la queue déployée, en fer forgé découpé, ainsi qu’une drôle de salamandre, servant à décorer la clé de voûte de son entourage. Camille Alaphilippe, collaborateur de Bocage dans la rue de Hanovre et dont on connaît le style parfois rugueux, fut-il l’auteur de ce curieux animal, inconfortablement posé sur quelques nouvelles feuilles ? Le sculpteur n’est malheureusement pas crédité sur la façade. Il est donc impossible de déterminer s’il y intervint, et quelle fut l’importance de cette collaboration.

jeudi 17 mai 2007

34 avenue de Wagram (8e arrondissement)


Une carte postale d’époque rappelle que cet hôtel de tourisme, devenu célèbre sous le nom de Ceramic Hotel, s’appelait à l’origine “Logiluxe Parisien”. Son commanditaire était une femme, Mme Russeil, qui fit publier sa demande de permis le 25 novembre 1902. Malgré l’étroitesse de la parcelle, la construction dura certainement plus d’un an, puisque la signature de Jules Lavirotte, exagérément visible sur la façade, est suivie de la date de 1904. Elle est accompagnée de celle du céramiste, Alexandre Bigot, et du sculpteur, Alaphilippe, que nous avions déjà rencontré rue de Hanovre, où il travailla en 1908.

La façade est entièrement couverte de briques vernissées et de grès flammé. Le décor, principalement floral - en dehors de quelques hannetons, sorte de signature emblématique de l’architecte -, est d’une exquise poésie, notamment par la présence d’immenses jarres d’où s’élève une luxuriante glycine. Ailleurs, on peut reconnaître des coings, au milieu de branchages plus indéterminés. Les derniers étages avouent une curieuse et amusante influence égyptienne, jusque dans le choix des couleurs, limitées au blanc, à l’ocre et au vert.












A l’origine, ce ravissant édifice servait probablement à louer des appartements meublés, aux touristes désireux de résider près de la place de l’Etoile et des Champs-Elysées, mais dénués de la fortune des habitués des palaces. Son décor assez sobre - Lavirotte pouvait difficilement surpasser la débauche ornementale de son immeuble de l’avenue Rapp -, suffisait à lui servir d’enseigne, jolie tache de couleur dans la grisaille ambiante de façades blanches très sagement alignées.
Le jury du concours de façades de la ville de Paris ne s’y trompa pas. Il décerna une nouvelle prime à Lavirotte, en 1905, pour sa façade aux volumes joliment variés et au décor poétique, gaiement coloré.

mercredi 28 mars 2007

6 rue du Hanovre (2e arrondissement)


Les abords immédiats de l'Opéra de Paris, construit par Charles Garnier sous le Second Empire, n'ont pas laissé beaucoup de place pour y voir se développer un peu d'Art Nouveau, puisque le quartier avait été urbanisé en même temps que l'édifice. Néanmoins, l'étroite et sombre petite rue du Hanovre cache un chef-d'oeuvre tardif du style 1900, dû à l'un de ses meilleurs représentants, Bocage. Au moment de la demande de permis de construire, le 7 janvier 1907, l'architecte était domicilié sur place, où il y avait son agence depuis de nombreuses années. Les propriétaires étaient L. et C. Hardtmutz, des industriels du crayon ; Bocage était donc tout simplement leur locataire.

Dans ce quartier d'affaires, on ne s'étonnera pas que l'édifice projeté ait été un immeuble de bureaux. Sa silhouette assez austère, heureusement animée par trois larges bow-windows, signale d'ailleurs sans complexe cette fonction sérieuse. Mais Bocage voulut en faire aussi un manifeste de son talent, acte publicitaire destiné à flatter l'agence d'architecture qui allait être réinstallée dans l'édifice après les travaux. Pour cela, il fit appel au talent du céramiste Alexandre Bigot qui créa ici une de ses oeuvres les plus singulières.


En effet, rien ne laisserait supposer, de loin, une faune et une flore marines aussi abondantes ! Pieuvres, coquillages, étoiles de mer, et une grande quantité d'algues et de plantes des bas-fonds prennent possession de tous les interstices possibles, ménagés entre les vagues japonisantes qui semblent chercher à déformer cette façade aux angles plutôt acérés. Ni l'architecte, ni le céramiste n'ont désiré colorer ces motifs d'une façon trop outrancière, leur conservant les teintes douces qu'ils ont naturellement au fond de la mer ; ainsi, toute cette décoration en grès flammés adopte une gamme limitée à l'ocre et au bleu-gris, à peine rehaussée de quelques rehauts de vert ou de rouge éteint. Certains détails ont une vraie poésie, comme ces panneaux de grès où se remarque à peine l'empreinte de quelques tentacules.












Derrière l'immense porte vitrée aux ferronneries très ouvragées, l'immeuble de bureaux de l'architecte Bocage cache un autre univers, dont l'intérêt artistique nous paraissait réclamer un petit chapitre spécifique. Là, plus d'animaux marins, plus de flore aquatique, plus de tons délavés... Car si l'immense hall est, lui aussi, entièrement recouvert de grès flammés réalisés par Alexandre Bigot, les plantes y sont nettement plus terrestres. Sur les murs, une incroyable - et presque étouffante - accumulation de feuilles, toutes identiques, n'est variée que par la couleur de chaque motif, où dominent des verts et des rouges puissants. Au plafond se développe un immense buisson de roses, aux entrelacs très compliqués.
Le céramiste a employé dans cette composition toutes les possibilités expressives du grès flammé, en utilisant les moirures et les coulures obtenues lors de la cuisson, aux effets généralement aléatoires.
Bocage a également dessiné les magnifiques rampes des escaliers qui, le long des deux murs latéraux, conduisent au premier étage. Comme sur le portail d'entrée, le lustre de ce hall, mais aussi sur les portes palières, il s'y est contraint à une très grande simplicité et à un naturalisme très stylisé, propres à mettre en valeur l'exubérance formelle et colorée des céramiques.
PS : Grâce à l'œil de lynx d'une amie historienne, spécialiste de sculpture, j'ai pu retrouver les signatures de cet immeuble, assez discrètement placées sur les différents piliers du rez-de-chaussée. Les "grès de Bigot" sont mentionnés trois fois, "A. Bocage 1908" est visible à droite du portail, et "Alaphilippe SC[ulpt]eur" à l'extrémité du bâtiment. Que justice soit donc rendue à ce dernier artiste, que nous retrouverons, avenue de Wagram, comme décorateur d'un immeuble de Jules Lavirotte...