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samedi 2 février 2008

Dans les autres cimetières parisiens


L’art funéraire, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’a paradoxalement pas donné un grand nombre d’œuvres véritablement importantes à l’époque de l’Art Nouveau. L’éclectisme, dans ce domaine, montrait alors de tels prodiges d’outrance, de démesure, et parfois de ridicule, que les artistes “modernes” n’avaient sans doute pas grand chose à apporter de plus dans le genre.



Je ne résiste pas au plaisir de placer ici, pour commencer, une image du tombeau de la famille Pigeon, au cimetière Montparnasse, pour montrer jusqu’où l’académisme put aller. L'Art Nouveau n'a pas eu l'exclusivité d'un... certain goût ! La représentation de ce couple, surpris dans son lit conjugal, est à la fois touchante et presque inconvenante par son invitation à l’indiscrétion. Cette œuvre, malheureusement non signée - mais datable, grâce à son numéro de concession, de 1905 -, est un rare exemple de ce réalisme monumental qui était plus habituel dans les cimetières italiens, ceux de Gênes ou de Milan étant les plus célèbres d’entre eux.



Question Art Nouveau, la recherche se révèle donc assez maigre et parfois décevante. Par exemple, la tombe Viconte (1899), au cimetière de Passy, propose un très agréable jeté de lys, dont la base des branches se terminent dans de jolis enroulements. Mais le monument, assez modestement, n’est pas signé.



A l’entrée du Père-Lachaise, la tombe Legru-Lhenoret porte encore, mais si peu lisible !, la signature de Rouillière. Ce sculpteur nous est principalement connu pour avoir été l’ornemaniste de plusieurs immeubles de Schœllkopf. Pendant longtemps, j’ai cru que cet architecte avait pu dessiner la ligne générale du monument, pendant que Rouillière en réalisait les deux femmes de bronze, les supports de la chaîne et les jolis enroulements de la stèle. Mais “La Construction Moderne” a publié l’ouvrage sous le seul nom du sculpteur, preuve qu’il en fut bien le seul auteur. Il eut donc une activité créatrice indépendante de ses participations à des décors d’immeuble ; mais nous ignorons presque tout de son art de statuaire, qui reste en grande partie à découvrir.



Ailleurs, l’Art Nouveau se résume souvent à un simple relief, comme le joli portrait de Gaston Béthune, peintre et aquarelliste, réalisé par son ami Ringel d’Illzach en 1898, sur la stèle du monument familial au cimetière d’Auteuil. Le matériau, assez étrange, semble être du grès flammé ; et il porte effectivement la signature d'Emile Muller. Ceci semble bien confirmer que le sculpteur n'a pas collaboré aux céramiques du Castel Béranger, réalisées par Alexandre Bigot à la même époque, et qu'il n'y projeta que les masques et hippocampes en fonte.
Nous en revenons donc, une fois de plus, à Guimard... Evidemment... Même dans le domaine funéraire, il reste un maître et pratiquement un modèle (1). Et si quelqu’un réalisa quelques tombes assez remarquables, c’est bien à lui qu’on les doit.



A Paris, toutes les périodes créatrices de l’architecte sont représentées. Glissons sur le monument à Victor Rose, au cimetière des Batignolles - joli exemple de sa période de jeunesse -, pour nous intéresser directement à un extraordinaire chef-d’œuvre de l’art funéraire : la tombe Caillat du Père-Lachaise. Conçue en 1899, elle appartient à la période brillamment créatrice qui suivit l’achèvement du Castel Béranger. Elle est donc strictement contemporaine de ces édifices majeurs que sont (ou furent) la maison Coilliot de Lille, le Castel Henriette ou la Salle Humbert-de-Romans. Guimard, qui s’y déclara “architecte d’art” pour la première fois, conçut ce tombeau comme une véritable sculpture, dalle et stèle formant un seul et même bloc finement ciselé. Aucun des ornements habituels, comme les personnages en deuil, les anges ou les fleurs conventionnellement associées à la mort, n’apparaissent sur cette œuvre, entièrement composée d’une sorte de grande vague de granit, animée d’un subtil jeu de lignes purement ornementales Seule, une croix de bronze très stylisée, voulue comme un précieux bijou, semble se liquéfier au-dessus de l’inscription principale, formant des volutes virtuoses.



En 1911, Guimard fut chargé de réaliser le tombeau d’un de ses commanditaires, Charles Deron-Levent, au cimetière d’Auteuil. Ce très sobre monument en pierre sacrifie encore à un jeu de lignes très fluides, formant quelques jolis “coquillés” latéraux, tels qu’on en trouve, à la même époque, sur les hôtels Guimard et Mezzara. La dalle est agrémentée d’une ravissante jardinière. Et Jeanne Itasse sculpta le portrait du défunt figurant sur la stèle.



Le cimetière Montparnasse conserve un des rares monuments réalisés par Guimard au cours de sa dernière période créatrice : la tombe d’Albert Adès (1893-1921), de 1922. Ce jeune écrivain plein de talent, auteur de “Goha le Simple”, un bien joli roman orientaliste qui lui assura un joli succès de librairie - et dont je recommande vivement la lecture à ceux qui pourraient en trouver un exemplaire -, a été représenté en buste par le sculpteur polonais Georges Clement de Swiecinski, dont une grande partie de l’œuvre se trouve aujourd’hui conservée au musée de Guéthary, petite ville de la côte basque où il passa une grande partie de sa carrière. Guimard l’avait peut-être rencontré pendant la Grande Guerre, alors qu’il s’était réfugié à Pau. La stèle du monument se termine en portique, dont les fines colonnettes ouvragées ont malheureusement été peu à peu rongées par la pollution et les intempéries. Néanmoins, on y devine encore quelques-unes des dernières sinuosités vaguement végétales de Guimard, toujours d’inspiration Art Nouveau malgré la date tardive du monument. La nette influence néo-classique qu’on y remarque est loin d’être inintéressante et montre comment, dans un exercice de style aussi conventionnel, l’architecte sut rester personnel et fidèle à ses idées, tout en adaptant son art à une époque plus économe, plus rectiligne et plus austère.

(1) Je n’ignore évidemment pas que la tombe de Nelly Chaumier a, enfin, été localisée dans le cimetière de Bléré, près de Tours. Cette œuvre n’était jusqu’ici connue que par quelques dessins, très esquissés, du fonds Guimard, conservé au musée d’Orsay, où une étude plus précise de l’inscription donne la date du décès de la destinataire : 1897, dont on pouvait déduire la date d’intervention de l’architecte. J’en parlerai lorsque j’y aurai été, sans doute au printemps, car le temps est actuellement trop hasardeux.

vendredi 22 juin 2007

20 rue de Longchamp (16e arrondissement)


Le 14 décembre 1897, M. Moret fit publier la demande de construire de l’immeuble qu’il avait commandé à l’architecte Emile Bainier. La date très précoce de cet édifice offre un bel intérêt, puisque le Castel Béranger d’Hector Guimard, véritable manifeste de l’Art Nouveau parisien, n’était pas encore achevé ; il n’avait donc pas encore révélé des possibilités très novatrices en matière d’architecture et de décor.
Ce n’est pas du tout par hasard que le nom de Guimard est ici évoqué. Certes, dans son ensemble, l’immeuble de la rue de Longchamp n’offre pas de véritable intérêt architectural : belle construction en pierre de taille, et d’un classicisme sans originalité particulière. Bainier n’est donc pas vraiment concerné. Mais son sculpteur, Jean Désiré Ringel d’Illzach (1847-1916), apporta à son travail trop sage un charme savoureux d’un réel intérêt. Or cet étonnant artiste, né en Alsace et alors représentant majeur d’un symbolisme parfois morbide, travailla au même moment au Castel Béranger, pour lequel il dessina les hippocampes et les masques des balcons.

Rue de Longchamp, il fut peut-être l’auteur des têtes de Méduse, grimaçantes et effrayantes, flanquées de dauphins tout aussi menaçants, aux corps joliment serpentins. On y retrouve quelque chose de son style inquiet, sinon inquiétant. Mais il est plus indiscutablement le créateur de l’entourage de la porte, clairement signé, de façon d’ailleurs presque ostentatoire. Il ne s'y qualifie pas de "sculpteur", mais de "statuaire", ce qui pourrait signifier qu'il limita son intervention à cette seule partie de la façade.

Ainsi, sur cette porte d'entrée, il a choisi de représenter deux belles sirènes, gesticulantes, de part et d’autre d’une ancre et d’une corde. L’une de ces étonnantes beautés adopte une pose très acrobatique d’une grande originalité. Evidemment, Ringel d’Illzach s’inspire ici directement de la grande statuaire ornementale du XVIIIe siècle - époque à laquelle se réfère d’ailleurs l’immeuble tout entier -, mais en dénaturant complètement son modèle pour atteindre l’étrange, le fantastique, avec une fantaisie réjouissante et très insolite.
L’architecture Art Nouveau offre parfois l’occasion d’admirer des œuvres de grands sculpteurs. Ainsi, à côté de très habiles décorateurs, spécialisés dans l’ornementation des maisons, des artistes comme Emile Derré, Paul Gasq, Pierre Roche ou Henri Bouchard, ont parfois offert leur ciseau pour la décoration d’édifices privés. Nous avons déjà rencontré le dernier sur les beaux immeubles de Théo Petit de la rue de Courcelles ; nous rencontrerons certainement les autres au hasard de nos prochaines promenades.

mercredi 9 mai 2007

14 rue La Fontaine (16e arrondissement)


D'un côté, nous avons Mme veuve Fournier, désireuse de placer son capital dans la pierre. De l'autre, un jeune architecte de moins de trente ans, encore inconnu mais déjà bien introduit dans les milieux catholiques d'Auteuil : Hector Guimard. En 1894, il n'avait guère construit que quelques maisons, dans un style encore très indéterminé, mais qui trahissait déjà un goût pour le pittoresque, la couleur, la variété dans le choix des matériaux et l'agencement des volumes. Mais enfin... pas de quoi déjà crier au génie !
Le permis de construire fut demandé deux fois, d'abord le 19 février 1895, puis le 27 juin suivant. Guimard était alors domicilié au 64 boulevard Exelmans. Pendant ces quelques mois, le projet prit probablement une soudaine importance, et on peut supposer que l'architecte parvint à persuader sa commanditaire de la rentabilité de propositions plus ambitieuses.
Le Castel Béranger allait naître. Mais si les plans de ce printemps 1895, conservés aux Archives de Paris, proposaient déjà le vaste complexe immobilier que nous connaissons - trois corps de bâtiment ramassés autour d'une cour étroite -, ils n'apportaient aucune nouveauté décorative. Ambitieux, certes, mais dans un style en parfaite continuité avec ce qu'il avait précédemment construit dans le quartier, rue Boileau ou rue Chardon-Lagache.
Le voyage de Guimard en Belgique, à l'été 1895, est considéré à juste titre comme une sorte de "chemin de Damas". A Bruxelles, il rencontra un jeune architecte novateur, Paul Hankar, qui fut certainement son intermédiaire auprès de Victor Horta, alors totalement inconnu, mais qui élevait alors son premier chef-d'œuvre, l'hôtel Tassel.




















De retour à Paris, quelque peu emflammé par les idées de son confrère belge, Guimard commença à reprendre son projet de la rue La Fontaine pour y adapter ce qu'il pensait maintenant être la vérité d'une architecture moderne. Il ne toucha pas à la structure de son immeuble - il n'y eu donc pas de nouvelle demande de permis -, mais dépensa plus de trois années d'une incroyable énergie à en modifier tout l'habillage décoratif, dessinant vitraux, mosaïques, boutons de porte, lambris, hourdis de plafonds, cheminées.. Aucun détail n'échappa à son crayon. Grâce au fonds Guimard, aujourd'hui conservé au musée d'Orsay, on peut presque le suivre au jour le jour dans cette frénétique quête d'originalité et d'invention.
Mme Fournier avait eu raison de faire confiance à cet audacieux jeune homme : le Castel Béranger, exploitant au mieux les possibilités du terrain, lui fut d'un très bon rapport. Il était pourtant destiné à une population populaire, dans un quartier encore très excentré, où on comptait bien plus de dépôts de charbon et de fer que d'hôtels bourgeois. Auteuil a bien changé, en un siècle ! En même temps, et grâce au nombre assez considérable d'appartements - sans compter les six ateliers -, il fut pour Guimard un formidable terrain d'expérimentation, lui permettant de créer des modèles en série sans provoquer de réelle inflation dans son budget.
Le résultat nous émerveille encore aujourd'hui. Nous pensons pourtant avoir tout connu ! La fantaisie, l'invention, la couleur sont partout au rendez-vous. Les façades, mariant avec bonheur la pierre de taille, la brique et la meulière, sont animées de grès bleus, de motifs en fonte - d'étranges hippocampes et des masques, œuvres du sculpteur alsacien Ringel d'Illzach, qu'on dit parfois être des portraits de Guimard lui-même - et de ferronneries au dessin fortement rythmé. Si le bow-window d'angle évoque irrésisiblement Horta, on remarque que Guimard se détacha très vite de l'Art Nouveau belge pour trouver son propre langage décoratif. La porte d'entrée, l'un des derniers éléments dessinés pour le Castel, en est une preuve éclatante : conduisant à un inquiétant vestibule entièrement tapissé de grès Bigot évoquant presque des fonds marins, elle fut faite avec des éléments industriels, retravaillés pour être adaptés à un dessin d'une incroyable complexité. Deux colonnes surélevées animent violemment le bel arc qu'elle dessine. L'originalité de cette entrée allait connaître un grand succès (voir mes articles sur la rue de Capri et la rue Sédillot...), jusqu'à une imitation amusante - mais ratée -... à Nancy, restée malheureusement anonyme.


L'architecte exploita astucieusement le succès de son immeuble, achevé en 1898 - il obtint alors une prime au premier Concours de façades de la ville de Paris - en organisant une conférence dans les salons du Figaro, où il fit une conférence célèbre, puis en publiant un luxueux album où sont reproduits les moindres détails de sa décoration.
Il suffit d'aller rue La Fontaine pour comprendre l'incroyable succès du Castel Béranger, considéré à juste titre comme l'œuvre fondatrice de l'Art Nouveau parisien ! C'est, véritablement, le grand rendez-vous des amoureux de l'architecture. Pas un jour sans qu'on vienne le visiter, et très souvent par groupes entiers. Allez-y, vous n'y serez pas longtemps seuls ! Pourtant, l'immeuble fut plusieurs fois menacé, pendant les années 1990, par des projets immobiliers, pour certains très inquiétants. Il est aujourd'hui entièrement restauré, et plusieurs modèles ont été recréés à cette occasion, notamment pour compléter sa vitrerie et sa quincaillerie.