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vendredi 6 juin 2008

140 rue de Rennes (6e arrondissement)


L’immeuble commercial de la rue de Rennes est probablement l’un des édifices les plus démonstratifs, et même des plus emblématiques, de l’Art Nouveau parisien. Pourtant, la bien austère rue de Rennes n’était apparemment pas la voie parisienne la mieux prédestinée à recevoir un édifice aussi moderne.
En dépit de sa date tardive de 1904 - époque où l’essentiel des lieux publics et de divertissement de style Art Nouveau existait déjà depuis longtemps -, l’immeuble se présente comme le probable chef-d’œuvre de l’innovation en matière de commerces, depuis la défiguration presque totale et définitive de la Samaritaine de Frantz Jourdain.

L’édifice fut commandé par Félix Potin, qui en fit publier la demande de permis le 11 avril 1904. Bien qu’il ait été plusieurs changé de nom par la suite - repris par Monoprix, puis par Tati, et aujourd’hui par Zara -, il est toujours connu comme le “Félix Potin de la rue de Rennes”.
Son architecte, Paul Auscher (1866-1932) a été lié à la firme de 1899 à 1911. C’est un artiste d’autant plus intéressant que son implication dans l’Art Nouveau semble occasionnelle et plutôt éphémère. Car ce créateur se révèle absolument passionnant, et d’une véritable originalité qui lui fit dépasser la simple notion de style.

On pourra s’en convaincre en comparant la rue de Rennes avec un autre grand édifice commercial dont il est l’auteur, construit en 1899 à l’angle du Faubourg-Saint-Antoine et de l’avenue Ledru-Rollin : l’observation attentive de cette façade montre une construction très personnelle, exhibant de très discrètes influences médiévales - pas très étonnantes à cette époque -, mais ne conservant malheureusement que d’infimes vestiges du décor de ses deux premiers étages. Ce qu’il en reste semble relever d’une sorte d’orientalisme d’opérette, auquel une probable polychromie et des rehauts de lumière électrique devait apporter un grand charme supplémentaire.

A l’opposé de la période, on peut aussi aller voir un autre très singulier immeuble d’Auscher au 69-71 rue Beaubourg. Il fut élevé en 1910, encore une fois pour la maison Félix Potin, aux employés de laquelle il devait servir de dortoir. La sagesse de la façade signale un bâtiment d’une impeccable efficacité, d’une rigueur presque classique, construit avec des matériaux d’une grande simplicité.
Entre 1899 et 1910, son immeuble de la rue de Rennes fait donc figure d’exception magnifique dans l’œuvre de Auscher, qui y a sacrifié très ouvertement au style “nouille”, celui qui nous amuse tant chez Wagon ou chez Raquin. Ceci nous vaut d’assez fascinants balcons en “guimauve”, dont le caractère végétal est rendu avec une stylisation extrême qui confine parfois à la pure abstraction, et surtout une tour d’angle, évidemment conçue comme une sorte de fanal publicitaire. Depuis 1904, les mots “Félix Potin” en ornent toujours les frontons, et on se félicitera qu’aucun des propriétaires postérieurs n’ait eu l’idée - coûteuse et peu utile - de substituer son nom à celui du commanditaire, ni même d’effacer la totalité du décor des beaux écussons en mosaïque dorée, faisant l’annonce des produits du “five o’clock” au premier étage, ou du rayon de la poissonnerie, sur le rez-de-chaussée de la rue Blaise-Desgoffe. N’est-il pas amusant de voir des vêtements se vendre dans un édifice continuant à faire de la réclame pour des biscuits ou du chocolat !

Le magasin était, dès l’origine, bien plus important qu’une simple épicerie, ressemblant déjà à la partie alimentaire de nos supermarchés. Il nous reste heureusement quelques photographies d’époque de l’intérieur, qui se signalait pour sa clarté et sa fonctionnalité simple. Quelques “stands” plus sophistiqués y avaient été néanmoins installés, notamment pour la poissonnerie - où des sculptures en pierre constituaient un véritable décor fixe - ou la boucherie. Auscher dessina pour l’occasion un bel ensemble de meubles, remarquables pour leur simplicité pratique ; néanmoins, quelques-uns d’entre eux, plus sophistiqués, étaient destinés à montrer une certaine richesse de la marque.

La façade se présente, aujourd’hui, dans un état assez proche de celui qu’elle avait à l’origine. S’était-on contenté, après la Seconde Guerre mondiale, de coffrer une partie du rez-de-chaussée pour en “moderniser” l’aspect ? Sur les photographies des années 1970, plus rien d’Art Nouveau n’apparaît à ce niveau-là. Il faut donc en conclure qu’une partie de ce décor, presque entièrement constitué d’assez sobres mosaïques de couleur jaune, fabriquées alors par la célèbre maison Bichi, a été au moins en partie reconstitué. En tout cas, les motifs végétaux, très stylisés, qui ponctuent les ferronneries des grilles au niveau de la rue, ne font pas illusion très longtemps : ils relèvent d’un Art Nouveau de pacotille et trahissent, finalement, une bien indigente maladresse. Signe probable que les documents figurés ont dû manquer pour reconstituer cette partie de la décoration d’origine. Ils ont au moins le mérite de tenter une restitution visuelle d’une partie de son unité perdue.

Pour tout ce qui relevait plus directement du “bazar”, il fallait se rendre de l’autre côté de la rue Blaise-Desgoffe, là où l’immeuble d’Auscher se reflète aujourd’hui dans les vitres immenses de la FNAC. A cet emplacement fut en effet inauguré, le 29 septembre 1906, le “Bazar de la rue de Rennes”, autre petite merveille de l’Art Nouveau, malheureusement aujourd’hui détruite. Sa demande de permis de construire ayant été publiée le 15 septembre 1905, il fallut donc exactement un an pour l’élever. A l’adresse du 136-138, rue de Rennes, Henri Gutton éleva une vaste structure métallique, enserrant de grandes surfaces vitrées. Le caractère très répétitif des travées fut en grande partie atténué par des excroissances décoratives très stylisées, et par des panneaux sûrement très agréablement colorés. Gutton n’est pas un inconnu, mais l’essentiel de son travail est visible à Nancy, où l’ancienne graineterie de la rue Benoît (1900-1901) peut donner une petite idée de ce que fut ce bazar imposant. Gutton s’est aussi signalé par quelques villas du parc de Saurupt (toujours à Nancy), réalisées en collaboration avec Joseph Hornecker.
Le bazar, conçue comme un vaste magasin d’un genre et d’un style résolument nouveau, fit l’objet d’une très étonnante série de cartes postales, détaillant, jour par jour, puis heure par heure, l’animation de la rue de Rennes avant et pendant l’inauguration. On regrettera que ce témoignage unique - mais pas très caractéristique - de l’architecture nancéienne à Paris, ait été remplacé par un bâtiment qui n’a été “contemporain” que quelques années et dont le style a aujourd’hui bien vieilli.

samedi 1 décembre 2007

115 rue Saint-Lazare (8e arrondissement)


L. Mollard, propriétaire depuis trente ans d’une brasserie portant son nom, formidablement bien placée entre les deux entrées principales de la gare Saint-Lazare, décida en 1894 de moderniser son établissement, et fit appel à un architecte encore peu connu, Edouard Niermans (1859-1928). Sa demande était bien plus qu’un simple aménagement intérieur, puisqu'elle nécessitait la transformation d’une cour intérieure, commune à trois immeubles, en un jardin d’hiver, au centre du restaurant ; elle entraîna donc le dépôt nécessaire d’un dossier de voirie, et la demande de permis de construire fut publiée le 4 janvier 1895.
Né aux Pays-Bas, Niermans venait récemment de se faire remarquer lors de l’Exposition universelle de 1889. En quelques années, il se fit confier la décoration de plusieurs cafés et restaurants parisiens, mais aussi la mise au goût du jour de la plupart des principales salles de spectacle de la capitale : Casino de Paris, Moulin-Rouge, Olympia, Elysées-Montmartre, Folies-Bergères... La liste est prestigieuse !

Le Café Riche, en 1894, lui apporta un premier grand succès dans le domaine de la restauration, immédiatement suivi par la brasserie Mollard (1895) et surtout par la taverne Pousset, boulevard des Italiens (1897-1898), et le Parisiana, boulevard Montmartre (1898), qui lui assurèrent une immense notoriété. Cette renommée allait l’amener à conduire de très importants chantiers dans les années à venir, comme celui de l’Hôtel du Palais, à Biarritz, et surtout celui de son probable chef-d’œuvre, l’hôtel Negresco, à Nice.
Hélas, la plupart de ses lieux de divertissement ne résistèrent pas à l’usure du temps : nés de la mode, ils furent pratiquement tous emportés par l’arrivée de modes plus nouvelles. Seul Mollard put, très indirectement, résister, grâce au simple camouflage du décor original derrière de fausses cloisons ; l’œuvre de Niermans put ainsi être facilement retrouvée, au milieu des années 1960. Néanmoins, la façade originale avait déjà disparue. Assez simple, elle se composait essentiellement de baies en verre gravé, qu'il était possible d'ouvrir et de replier pour ouvrir la salle sur l'extérieur à la belle saison, et d'une étroite verrière protégeant la terrasse des intempéries.

Si le Café Riche ou la taverne Pousset eurent, en leur temps, les honneurs généreux d’une presse enthousiaste, la brasserie Mollard, inaugurée le 14 septembre 1895, fut alors plus discrètement louée, même si elle devint une référence dans l’œuvre de l’architecte. Il ne semble pas qu'on en ait conservé des dessins et les photographies d’époque sont fort rares. Mais sa date précoce en fait, très certainement, le plus ancien décor Art Nouveau conservé à Paris.
Cette précocité lui confère néanmoins un statut ambigu, d’autant plus que Niermans se contenta de réaménager des volumes existants, dont il ne put que subir les contraintes.
Le décor est constitué de deux éléments principaux, différents, mais très complémentaires : de grands panneaux de faïence, intégrés dans un habillage de mosaïques. Le reste du restaurant, en marbres de couleur, bois de teck et bronze, apparaît plus conventionnel, même si la verrière centrale revêt quelques grâces orientalisantes. De ses verres peints et partiellement dorés d'origine, il ne reste que quelques fragments : détruite pendant l'une des deux Guerres mondiales, elle ne fut malheureusement jamais reconstituée (1).
Grâce à une multitude de signatures et de dates, nous avons toutes les certitudes concernant les artistes ayant collaboré à cette entreprise : l’entrée de l’établissement est clairement datée : “Anno 1895”, et un peu partout se retrouvent les noms de Niermans, de H. Bichi, le mosaïste, et de M. Simas, auteur des cartons des panneaux de faïence, réalisés par la manufacture de Sarreguemines.


Les mosaïques se font immédiatement remarquer : elles couvre le sol, les murs et surtout les plafonds. Bichi les a couvertes de centaines de motifs, d’un dessin souvent naïf, mais d’une grande gaieté dans les coloris : fleurettes au sol, motifs plus géométriques sur les murs, insectes, papillons, fleurs et fruits sur les plafonds. L’artiste a parfois utilisé des tesselles dorées pour mieux faire briller ses dessins, et intégré de grosses perles de verre pour créer, par endroits, un léger relief.
Contrairement à Facchina, qui fut le grand mosaïste de l’époque 1900, Bichi semble être resté beaucoup moins connu. En 1899, un certain Enrico Bichi réalisa la façade de la petite chapelle Notre-Dame, dépendant de la paroisse Saint-Honoré-d’Eylau. On sait aussi qu’un Bicchi, à la même date, fut pressenti pour collaborer à une chapelle funéraire de Barbaud et Bauhain, au cimetière de Clamart. S’il ne s’agit pas forcément du même artiste - le prénom du Bichi de la brasserie Mollard semblant être différent -, il appartient pourtant, certainement, à la même entreprise.

Eugène Martial Simas (1862- ?) est à peine mieux connu. Auteur de la décoration du pavillon LU à l’Exposition universelle de 1900, et collaborateur de la magnifique décoration intérieure du château Laurens à Agde (1898-1901), il travailla quelques années pour la manufacture de Sèvres, mais collabora plus abondamment avec celle de Sarreguemines. Pour Mollard, il y réalisa de charmantes petites scènes de genre contemporaines, destinées à illustrer quelques destinations pittoresques de la gare Saint-Lazare, dont Trouville, Saint-Germain-en-Laye ou Ville-d’Avray. Dans le vestibule, il dessina deux autres compositions, très étonnantes : “Le départ”, montrant des voyageurs de dos, dont une femme avec un paquet orné de quelques lettres permettant de comprendre qu’elle arrive directement des grands magasins, et “L’arrivée”, où des personnages équivalents sont présentés de face. La composition la plus ambitieuse, très amusante, est l’immense panneau qui orne le mur complet d’un salon isolé. Elle représente un souper de fêtards sortant d'un bal costumé : un Pierrot s'y laisse attacher les mains dans le dos avec des serpentins et une jeune femme lui présente une coupe de champagne ! Par la présence d’un “M” sur le fond du décor, il ne fait aucun doute que cette étrange scène a volontairement été située chez Mollard, où l’initiale du propriétaire est omniprésente.

En 1987 et 1995, le musée de Sarreguemines a fait l’acquisition de trois panneaux, apparemment sans savoir qu’ils étaient des répliques des compositions créées pour Niermans : “Ville-d’Avray”, “Le départ” et “L’arrivée”. On y retrouve aussi le plus énigmatique panneau japonisant, présentant des échassiers près de branchages fleuris, qui pourrait avoir été placé dans la brasserie à une date plus récente, et dans un salon au décor plus moderne. On n’y retrouve d’ailleurs pas la simplicité et le pittoresque de Simas.
Ainsi, à une date où l’Art Nouveau n’existait à Paris que sous des formes modestes et encore très discrètes, Edouard Niermans proposa, dans le restaurant de la rue Saint-Lazare, une atmosphère festive, colorée, tout en lui gardant une certaine légèreté, sans les ornements plus lourds et plus ostentatoires qui allaient bientôt faire le succès d'établissements plus authentiquement Art Nouveau. Mais, grâce à ses panneaux de faïence, fabriqués dans une Lorraine déjà très en avance dans le domaine des arts décoratifs, nous y sommes assurés du style volontairement audacieux que l’architecte chercha à imposer, et dont le charme, plus d’un siècle plus tard, ne s’est pas émoussé.

(1) Il serait abusif d'affirmer que la brasserie nous est parvenue dans un parfait état de conservation. Outre la façade et la verrière du jardin d'hiver centrale, on pourra regretter la perte de son mobilier, des jolies patères, des luminaires, et de quelques vitraux, aujourd'hui remplacés par des glaces, qui lui donnaient un air à la fois moderne et solide, sinon un peu rustique, avec d'évidentes influences nordiques. Mais on reconnaîtra que l'essentiel a été préservé.