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dimanche 20 avril 2008

Cadavre exquis n°2 : 53 rue du Val-d’Osne (Saint-Maurice, Val-de-Marne)


Après les “Entr’actes”, consacrés à quelques édifices intéressants de nos belles provinces et de l’étranger, après les “Documents”, permettant de vous faire partager quelques savoureux commentaires d’époque, voici une nouvelle rubrique : les “Cadavres exquis”. Disons-le d’emblée : j’aurais vraiment aimé ne jamais la créer, car le titre se suffit presque à lui-même : il s’agit d’articles consacrés à des constructions aujourd’hui disparues, mais qui ont heureusement laissé des traces visuelles avant de disparaître. Dans cette catégorie pourront entrer une grande partie de l’œuvre de Guimard, quelques-uns des édifices les plus ambitieux de Plumet, et j’ai corrigé l’intitulé de mon article sur l’hôtel d’Yvette Guilbert, construit par Xavier Schoellkopf sur le boulevard Berthier, pour en faire mon premier “cadavre exquis”.
Cette seconde édition est consacrée à trois édifices du Val-de-Marne, les deux premiers à Nogent-sur-Marne, le second à Saint-Maurice.

Le Casino Tanton a presque été une sorte d’emblème des charmantes guinguettes construites à Nogent, sur les bords de la Marne. Le bâtiment, en lui-même, était une sorte de halle couverte, très simple mais très lumineuse, qui détonnait sur le bord de la rivière par son étrange façade, principalement composée d’une immense verrière au dessin typiquement Art Nouveau. L’architecte en était Georges Nachbaur, que nous avons déjà rencontré dans ces pages.

Au Casino Tanton, on dansa la polka et la mazurka jusqu’à la guerre de 1914. Mais le bâtiment ne résista pas au changement de goût : il fut transformé en garage à bateaux, en 1929, par le Club Nautique de la Bourse de Paris ! Il existe toujours, mais ne présente plus de véritable intérêt architectural. A peine peut-on y reconnaître le sommet de son grand arc vitré...

Les Nachbaur édifièrent également un étrange restaurant, “A la cloche”, qui se trouvait sur le boulevard de Champigny, à l’entrée du pont de Nogent. Le style de ces architectes s’y reconnaît immédiatement, avec ses lignes directrices parfaitement mises en valeur et ses ornements en relief. Les arcades du rez-de-chaussée constituaient évidemment le “morceau de bravoure” de cet amusant lieu de détente et de bonne humeur, avec leurs formes presque exagérées soulignées par la blancheur de leur enduit. Elles apportaient au bâtiment un petit charme presque exotique, contrebalançant l’aspect général de chalet suisse qui le caractérisait. Construit pour M. Outhier, il a aujourd’hui complètement disparu. Seules les cartes postales anciennes et quelques publications d’architecture de l’époque permettent d’en conserver la mémoire.

La “Brasserie Paul”, à Saint-Maurice, construite vers 1903 aux abords du bois de Vincennes, permet de nous intéresser à un autre architecte passionnant du Val-de-Marne : Georges Guyon (1850-1915). Comme les Nachbaur, cet artiste travailla généralement en famille, associé avec ses fils : Maurice, né en 1877, et Henry. Installée à Saint-Maurice, l’agence travailla dans toutes les localités avoisinantes (principalement à Charenton), mais également à Paris.
Le caractère parfois très surprenant de leurs travaux conféra aux Guyon un certain crédit dans les revues d’architecture, qui leur ouvrirent assez régulièrement leurs colonnes. C’est ainsi que la brasserie de la rue du Val-d’Osne eut les honneurs de “L’architecture usuelle”, une passionnante revue essentiellement consacrée à la construction pavillonnaire de la banlieue parisienne. On y trouve ainsi les relevés des deux façades (la seconde est sur la rue Eugène-Delacroix... natif de Charenton), ainsi qu’une très charmante vue générale, en couleurs.

Lieu de divertissement et de détente, ce restaurant joua complètement la carte de l’insolite - s’inscrivant dans un paysage urbain très ordinaire -, le bizarre - par une décoration et une coloration très extraverties - et l’anachronique - l’évocation des colombages normands. Néanmoins, derrière les étranges ouvertures de la terrasse et les grandes gerbes de bois de l’étage, se laissait deviner un édifice malgré tout assez conventionnel.
L’audace formelle de la décoration n’est pas sans évoquer Guimard - certaines ouvertures de la salle Humbert-de-Romans - ou même Henri Sauvage - la terrasse couverte de la villa Majorelle. La présence de chats, sculptés sur les murs extérieurs, associée à la couleur verte des parties en bois, a parfois donné le nom de “Cabaret du chat vert” à cet établissement d’une rare fantaisie.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le bâtiment existe encore. J’allais presque écrire : “malheureusement”. Car une destruction totale aurait sans doute paru moins cruelle. La gentillesse d’un lecteur fidèle m’a permis d’en avoir une image récente. Elle permet de constaster que, du travail originel des Guyon, ne subsistent désormais que la base et une partie du couronnement de l’amusant encorbellement d’angle. Partout ailleurs, le bâtiment a été bétonné, normalisé, banalisé.
Si vous vous rendez sur le site de l’Inventaire général, vous y trouverez une information surprenante : on y prétend, en effet, que l’édifice est aujourd’hui “restauré”. Certes, il est en bon état et semble parfaitement entretenu. Mais doit-on parler ici de restauration ? Je laisse la réponse à votre appréciation...

samedi 9 février 2008

1 rue Boulard (14e arrondissement)


Le surprenant immeuble de la rue Boulard, à l’angle du 11 rue Froidevaux, fut commandé par M. Géroudeau à l’architecte Boucher, et sa demande de permis de construire fut publiée le 13 février 1911. C’est grâce à cette publication que l’auteur de l’édifice nous est connu, puisqu’il n’a pas trouvé nécessaire de le signer.
A cette époque déjà tardive, l’Art Nouveau commençait à vouloir se muer en un style à la fois plus sévère, plus anguleux, mais sans encore renoncer à une certaine sophistication décorative. Cet immeuble est donc très intéressant, en proposant un art assagi, mais avec une réelle volonté d’originalité dans la présence de multiples ouvertures et balcons, et par la présence des motifs colorés, en mosaïques de grès aux motifs déjà très stylisés.



Grâce à l’existence d’un angle, l’architecte a pu faire l’étalage d’une grande diversité formelle, multipliant saillies et petits balcons, donnant à son œuvre l’aspect d’un petit château, mais sans chercher à exagérer le caractère défensif d’un castel à la Guimard, lui refusant toute référence directe à l’architecture médiévale. La démonstration parfaite de l’élégance décorative de l’immeuble réside dans sa belle porte d’entrée, principalement composée de trois cercles ornés de motifs floraux en mosaïque.
Qui donc était l’architecte Boucher ? Son nom pourrait sembler assez banal, mais on le rencontre finalement assez peu dans les demandes de permis de construire de la ville de Paris.











On serait donc tenté de penser que cet artiste imagina aussi la ravissante et très originale maison du 44, rue Jacques-Kablé, à Nogent-sur-Marne, qui donne l’impression d’arriver tout droit de Nancy, grâce à l’élégance de sa construction, la place faite à des morceaux audacieux de murs sans décor, la finesse des ornements.
Car cette maison est également d’un certain Boucher : c’est sous ce nom qu’elle fut publiée dans “La Construction Moderne”. Son originalité la signale visiblement comme l’œuvre d’un architecte de talent, et l’auteur de l’immeuble de la rue Boulard peut être un très sérieux prétendant à sa paternité. Grâce aux illustrations de la revue, l’aspect original de l’édifice nous est conservé. Malheureusement, ses parties les plus intéressantes ont irrémédiablement disparu, comme sa surprenante clôture en bois, son joli petit bâtiment latéral, aujourd’hui limité à un pignon qui ne sert plus qu’à séparer la propriété du terrain voisin, qui lui appartenait donc à l’origine.

Mais l’élément dont la perte partielle nous paraît aujourd’hui bien cruelle est un étrange porche, adoptant cette amusante et gracieuse forme de champignon dont l’Art Nouveau fut parfois friande. Si son arrondi a été conservé, ainsi que de les deux curieux occuli qui le surmontaient, il a malheureusement été prolongé pour former un arc de cercle banal et sans charme. Tous les vitraux qu’on devine sur les images anciennes ont également disparu, ce qui a achevé de banaliser cette maison, dont on ne plus que deviner l’originalité ancienne. La conservation de quelques petits éléments sculptés ne permet malheureusement pas de compenser une mutilation aussi radicale, faite sans goût et sans respect.

dimanche 25 novembre 2007

8 rue André-Pontier (Nogent-sur-Marne - Val-de-Marne)


Pour ceux qui auraient aimé notre première excursion à Nogent-sur-Marne, pourquoi pas y retourner une seconde fois ? Car Georges Nachbaur et ses fils n’ont pas été les seuls architectes intéressants de cette étonnante ville, qui mériterait d’être considérée comme un véritable foyer d’Art Nouveau. En tout cas, elle ne cessera pas de révéler des trésors à ceux qui voudraient bien passer un peu de temps à musarder dans ses rues.
G. Damotte fut à l’époque un concurrent sérieux des Nachbaur, même s’il ne se montra pas aussi virtuose dans l’agencement des volumes, ni audacieux dans l’utilisation de la couleur. Mais sa maison personnelle, construite en 1902 à l’angle de la rue des Héros-Nogentais, n’en est pas moins une construction originale.

Elle nous rappelle que l’Art Nouveau est né à Paris sous forme de petites maisons en meulière, et qu’il doit beaucoup au pittoresque naturel de cette architecture vernaculaire. Dans ses grandes lignes, la maison de Damotte se présente véritablement comme une villa de banlieue, avec ses pierres noyées dans le mortier imitant la meulière. Sur sa façade secondaire, elle propose même une petite loggia en briques, avec un petite décoration en céramique bleue, telle qu’on en trouve, par centaines, dans tout le bassin parisien.












Mais Damotte avait plus d’un tour dans son sac. D’abord, en ornant tout le haut des murs, juste sous le toit, avec un épais semis de feuilles en stuc. Puis en plaçant de jolis vitraux abstraits sur les fenêtres de la chambre principale du premier étage. Mais son morceau de bravoure, comme chez beaucoup de ses confrères, reste la composition de la porte d’entrée, d’un dessin ingénieux et compliqué, mêlant la brique, la pierre et la ferronnerie avec beaucoup d’invention. Cette porte constitue, en fait, l’accès à un petit porche qui, grâce à une volée de marches, conduit à la porte véritable de la maison. Mais, par ses jeux compliqués d’arcs et de rambarde sculptée, elle donne une ambition totalement insolite à une habitation qui, sans elle, n’aurait été qu’une maison de banlieue comme une autre. Son allure faussement palatiale, très ostentatoire et d’un chic un peu tape-à-l’œil, apporte tout à coup à l’édifice une originalité à côté de laquelle il aurait pu facilement passer. On retrouve la virtuosité du travail de ferronnerie sur la rampe du charmant petit escalier, travail à la fois très simple et d’une inventivité très divertissante.

Damotte construisit également une salle de bal mauresque, près de la Marne, et il est aussi l’auteur d’une charmante villa, au 41, rue de Joinville, à Fontenay-sous-Bois (1909). Cette dernière construction, malgré ses carreaux de faïence et son petit air de castelet néo-gothique, ne peut en rien rivaliser avec le caractère très surprenant de la maison de la rue André-Pontier. Celle-ci semble donc bien avoir été le chef-d’œuvre de son auteur. Mais on ne s’en étonnera guère, les architectes s’étant toujours sentis beaucoup plus libres dans leur création lorsqu’ils agissaient pour eux-mêmes, sans aucune contrainte imposée par un commanditaire. Ils n’étaient alors retenus que par des impératifs financiers, dans le cadre duquel ils pouvaient se laisser aller à toute leur fantaisie.

vendredi 31 août 2007

3 boulevard de la République (Nogent-sur-Marne, Val-de-Marne)


A quelques kilomètres de Paris, la charmante ville de Nogent-sur-Marne propose un dépaysement garanti. Autour de 1900, elle n’avait pas seulement les fameuses guinguettes et le petit vin blanc qui lui sont encore associés. Elle avait aussi son petit foyer d’architecture Art Nouveau, extraordinairement original, ludique et coloré, qui peut nous éviter, le temps d’une journée, d’aller courir jusqu’à Nancy ou Bruxelles. Ceci est dû à la présence, dans cette ville, d’architectes très inventifs et féconds, dont l’inspiration se renouvela sans cesse : Georges Nachbaur et ses fils.
La liste de leurs édifices est d’autant plus impressionnante qu’ils exercèrent aussi, bien évidemment, leur activité dans les communes avoisinantes, notamment Le Perreux. Immeubles, villas, maisons de ville, salles de divertissement, rien ne les rebuta, rien ne les contraignit. Et l’étonnante maison du 3, boulevard de la République, conçue pour le père Nachbaur lui-même, en est un des plus beaux exemples.

Certes, la maison n’est pas aujourd’hui dans un état de conservation idéal. Disons simplement, en lui souhaitant une petite toilette dans un futur assez proche, qu’elle est restée... “dans son jus”. Si quelques détails apparaissent cassés ou disparus, il n’en reste pas moins qu’elle se présente encore, et heureusement, comme une étonnante “folie”.
Son agencement, d’emblée, apparaît très original, les trois travées s’avançant progressivement, de la gauche vers la droite. La porte d’entrée, et la petite terrasse couverte qui la jouxte, font l’objet d’une attention particulière, tant dans le dessin de toutes les parties en menuiserie que par un revêtement en céramique extraordinairement agréable, autant par son dessin que par ses couleurs.


La partie droite de la maison est réservée aux pièces principales, salon au rez-de-chaussée, chambre principale à l’étage. Cette travée fait l’objet d’un travail décoratif particulièrement soigné, notamment par la présence de grandes fleurs en grès, faisant mine de soutenir la plus grande des fenêtres. Un grand arc, caractéristique de l’art des Nachbaur, entoure la fenêtre de la chambre, que surmonte une charmante petite pièce enfoncée dans la toiture. Les cheminées, au dessin étonnant, couronnent la travée avec des enroulements parfaitement inutiles, mais joliment décoratifs.
Dernier élément remarquable, et non des moindres, que propose cette maison : sa grille. Les Nachbaur semblent s’être particulièrement intéressés à ces éléments de leurs édifices, dessinant toujours des ferronneries compliquées, d’un incroyable lyrisme, pures créations graphiques d’une force réelle et d’une suprême élégance.

La maison fut publiée à son époque, dans le numéro du 6 mai 1905 de “L’Architecture pratique”. Cet article y montrait, outre la façade et les plans, un détail de l’escalier et une curieuse cheminée, assez monumentale, signe que la décoration intérieure ne fut pas négligée par ces sympathiques architectes. Une intéressante liste de collaborateurs permet d’y retrouver le nom de Janin et Guérineau, auteurs des motifs en grès flammés, et de Müller, pour les terres cuites. En faisant une rechercher sur la base Mémoire du Ministère de la Culture, alimentée par l’Inventaire général et les Monuments historiques, on pourra trouver d’autres vues intérieures de cette habitation, et notamment des détails des lambris, imitant le cuir de Cordoue. Leurs motifs très abstraits sont incroyablement proches de ce qu’Hector Guimard dessina pour certaines œuvres de sa première maturité, notamment pour la salle Humbert-de-Romans, malheureusement détruite dès 1904. C’est, à mon avis, l’indice évident que les Nachbaur lisaient beaucoup les revues d’architecture de leur époque, y trouvant les sources d’une inspiration trop diversifiée pour avoir le fruit de leur seule imagination.

8 décembre 2007 : Plusieurs corrections et compléments sont à apporter à cet article. D'abord sur les architectes dont nous parlons ici. Georges Nachbaur (né en 1842), d'une famille d'origine alsacienne, fut associé, pendant toute sa période Art Nouveau, à ses deux fils, Albert-Alfred, dit Max-Mar (né en 1879) et Georges-Lucien (né en 1884). L'aîné abandonna l'architecture, dès 1907, pour embrasser une carrière de journaliste qui allait le mener jusqu'en Chine. Si on en croit l'ouvrage d'Isabelle Duhau, fort beau et bien documenté ("Nogent et Le Perreux - L'Eldorado en bord de Marne" (Images du patrimoine n°237), Paris, 2005, p. 134-135), cette maison aurait été construite, en 1904, non pour le père lui-même, comme je l'écris plus haut, mais pour Max-Mar. Quant à la cheminée publiée dans "L'Architecture pratique", et qui n'a jamais figuré dans cette demeure, les Nachbaur auraient volontairement flatté la publication de leurs édifices, en y incluant parfois les images plus flatteuses d'objets provenant de maisons totalement différentes !


19 janvier 2008 : Encore une information complémentaire, fournie par un sympathique correspondant, qui montre qu'on peut apprendre tous les jours : les lambris intérieurs de la maison de Nachbaur ont bien été dessinés par Guimard. Le motif apparaît sur un catalogue commercial de la société Luncrusta-Walton, qui réalisa les lambris du Castel Béranger, puis ceux de la salle Humbert-de-Romans. Ce sont ces derniers (en haut à droite sur l'image), aux motifs beaucoup plus complexes, qu'on retrouve à Nogent. Si Guimard utilisait le Luncrusta-Walton avec une certaine parcimonie, Nachbaur n'hésita pas à en couvrir intégralement les murs d'une des pièces principales de sa maison. L'effet est surprenant.