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vendredi 15 août 2008

Entr’acte n°23 : 246 avenue Louise (Bruxelles - Belgique)


Après l’Espagne, vous plairait-il de faire à nouveau une petite halte en Belgique ?
Bruxelles est d’une telle richesse qu’un blog entier ne suffirait pas à en épuiser les trésors. En 1900, le pays avait à peine soixante-dix ans d’existence (septante années, en version originale !) et profitait de son exceptionnelle situation géographique pour redevenir un des plus importants pivots économiques de toute l’Europe de l’Ouest. Le domaine artistique ne pouvait que suivre : pensons à la littérature et à la peinture symboliste, pour ne pas trop nous étendre sur le sujet.
Néanmoins, l’Art Nouveau bruxellois tira sa spécificité de deux paramètres, qui auraient pu lui être un handicap. En premier lieu, les parcelles y sont généralement très étroites, ce qui ne permet pas toujours un traitement opulent des façades. Mais les Belges - un peu comme les Lyonnais - étaient-ils réellement désireux de montrer leur richesse ou de faire, entre eux, des concours d’excentricité ?

L’œuvre de Victor Horta (1861-1947), qui fut l’un des initiateurs historiques de l’architecture Art Nouveau, est la démonstration même de cette particularité belge. Ses maisons, comme l’hôtel Tassel ou sa maison personnelle, aujourd’hui devenue musée, proposent des façades très raffinées, mais d’une incroyable sobriété, où le travail de la pierre et la présence de ferronneries complexes suffisent à créer un art original, sans l’aide de céramiques violemment colorées, ni de sculptures figuratives encombrantes ou compliquées. S’il eut assez souvent l’occasion de bâtir sur des terrains plus généreux - hôtels Solvay, van Eetvelde, Aubecq -, il ne dérogea guère à cette étonnante sobriété qui permet de reconnaître ses édifices au premier coup d’œil. Sa fameuse Maison du Peuple, malheureusement détruite, accordait au métal l’essentiel du décor, qui était en même temps l’élément principal de toute la structure. Horta se refusait donc, pour l’essentiel, au décor plaqué de façon artificielle. Qu’on soit parfois déçus par ses tentations classiques, ses envies de symétrie et d’harmonie n’est, en fait, que juger son art depuis la rue. A l’intérieur de ses maisons... c’est une toute autre affaire !
Pour illustrer mon propos, j’ai choisi un édifice beaucoup moins célèbre que les autres : l’hôtel du 346, avenue Louise, construit pour l’avocat Max Hallet, que j’ai eu le bonheur de pouvoir visiter il y a quelques mois.
Le bâtiment fut élevé en 1903, date bien tardive pour Horta, qi avait alors déjà construit l’essentiel de ses chefs-d’œuvre. Mais, dernier grand hôtel particulier de sa période Art Nouveau (1), il propose certainement un résumé de la maîtrise de l’artiste dans cet exercice de style bien particulier.

Sur la belle avenue Louise, élégante et arborée, où l’architecte avait déjà exercé plusieurs fois son talent au cours des années précédentes, la façade - d’une confortable largeur - apparaît probablement comme un des chefs-d’œuvre de sa manière “sobre”. Au point qu’il est possible de passer devant l’édifice sans y faire attention ! Formes légèrement incurvées, ferronneries d’un dessin parfaitement symétrique... rien ne signale, du dehors, ce qui attend le visiteur chanceux invité à entrer. A moins de faire attention au bouton de sonnette ou au heurtoir, merveilleux objets d’une rare perfection formelle.
Poussons donc la porte...

Si l’allée carrossable n’exprime pas encore très bien la beauté des espaces intérieurs, les rampes de l’escalier qui conduit au hall d’entrée annoncent déjà forts bien les richesses encore soigneusement cachées aux fournisseurs, importuns et domestiques. Car, immédiatement passées les immenses portes vitrées, le contraste est total.
Horta a gardé, de l’architecture traditionnelle bruxelloise le goût pour les puits de lumière centraux, seuls capables d’apporter la clarté au centre de parcelles souvent longues et étroites. Même sur des terrains moins ingrats, il n’a jamais dérogé à son goût pour les escaliers démonstratifs et les amples verrières aux couleurs peu variées - le jaune y domine -, mais soigneusement choisies.

L’escalier de l’hôtel Max Hallet est peut-être l’un des plus impressionnants de tous, dans le sens où il conduit à un second hall, ouvrant sur un jardin d’hiver composé de trois étonnantes absides vitrées. On peut difficilement imaginer espace plus lumineux !

Marbre blanc légèrement veiné de gris, mosaïques aux motifs géométriques d’une teinte unique, délicieusement rosée, tout concoure à un enrichissement du lieu, sobre et ouvert. Les murs portent des motifs peints - comme il est habituel chez Horta -, mais les immenses rosiers grimpants qu’on voit chez Max Hallet, d’un surprenant naturalisme, s’éloignent diamétralement des motifs généralement abstraits qui prévalaient jusqu’ici. Horta répondit-il à un vœu du commanditaire ? Chercha-t-il à renouveler son art ? Fit-il confiance à un collaborateur nouveau, plus adepte de la fleur que de la tige dont l’architecte se satisfaisait jusqu’ici ? La date tardive de l’hôtel - contemporain de cet essoufflement qui commençait à s’attaquer à l’Art Nouveau, à Bruxelles comme à Paris - permet peut-être d’expliquer une coquetterie décorative, magnifiquement réalisée, mais visuellement assez surprenante.
Plusieurs salons ont encore conservé leur décoration, leurs cheminées, et parfois même leurs boiseries, dans ces bois clairs que Horta affectionnait particulièrement. Si la rose y disparaît des murs, c’est au profit de plantes différentes, tout aussi précises et détaillées, dans un style Art Nouveau qu’on pourrait volontiers qualifier “d’international”, d’une abondance divertissante mais peut-être par endroits encombrante.

La belle manière de l’architecte se retrouve pleinement, et avec bonheur, dans les détails des vitraux, le dessin des ferronneries, le dessin toujours magnifique des entourages de porte, et les mille et un petits détails de boiseries. La juxtaposition de deux styles indique certainement ici, sinon une période de doute dans son esprit, du moins une probable rechercher de renouvellement.

Comme souvent chez Horta, la façade sur jardin est purement fonctionnelle. Et la sobriété qu’on constatait sur la rue devient, au contraire, à l’arrière, incroyablement rectiligne. Seules les trois absides, portées par de fines colonnettes de fonte, émergent comme les morceaux d’un curieux vaisseau spatial. Cet envers du décor est très surprenant, mais il permet de comprendre que l’art d’un Horta fut parfois moins rigoureux que celui d’un Guimard - qui s’en déclara l’élève, à la suite de son premier voyage à Bruxelles, en 1895 ! -, délibérément créateur de tous les modèles et perfectionniste jusqu’à la conception rigoureuse d’espaces très secondaires.

(1) Horta se tourna par la suite plus volontiers vers l’architecture des magasins, avant de conclure sa carrière avec plusieurs édifices publics monumentaux.

samedi 24 novembre 2007

Evénement : L’Exposition “Album d’un collectionneur” au musée Horta (Bruxelles)


L’Art Nouveau parisien est actuellement à l’honneur, jusqu’au 13 janvier 2008, dans les magnifiques salons du musée Horta, 25 rue Américaine, à Bruxelles, sous la forme d’une petite, mais très sympathique et intéressante exposition consacrée à Hector Guimard.
Pourquoi Guimard ? Et pourquoi à Bruxelles ? Il n’est pas inutile de rappeler ici que le jeune architecte français, lauréat d’une bourse de voyage en 1894, profita de l’argent de ce prix pour visiter la Grande-Bretagne, la Belgique et les Pays-Bas. Dans la capitale belge, il rencontra probablement Paul Ankar, qui commençait alors à se faire un nom flatteur, qui lui présenta certainement Victor Horta, alors bien moins connu, mais déjà auteur de quelques hôtels singuliers. Horta achevait alors l’hôtel Tassel, dont l’influence fut immense sur la créativité de Guimard, au point que celui-ci affirma fréquemment l’effet bénéfique de cette rencontre ; il présenta même quelques photographies des ouvrages de Horta lors d’une de ses participations au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.


L’occasion est ainsi donnée de voir la majorité des cartes postales d’époque représentant les principaux ouvrages du représentant principal de l’Art Nouveau parisien. En effet, à une époque où ce support commençait à se développer d’une façon extraordinaire - avant la Première Guerre mondiale, toute la France fut ainsi photographiée, n’oubliant aucun village, aucun monument remarquable, ni aucun site pittoresque -, l’architecte du Castel Béranger s’en servit, d’une façon très originale, pour assurer la promotion de son travail : à l’occasion de la première Exposition de l’Habitation, en 1903, il prit l’initiative de publier une importante série de cartes, présentant un large panorama de ses œuvres, hôtels particuliers, immeuble, usine, villas, sans compter les éphémères pavillons d’exposition et les édicules du métropolitain. Une de ces cartes le représente même au travail, dans son bureau de la rue La Fontaine. Cette série très étonnante, agrémentée d’un titre bien provocateur - “Le Style Guimard” -, était offerte dans un joli petit cartonnage. L’artiste la proposait en trois qualités : en noir et blanc, la même avec un lettrage rouge, et en couleurs.


Très attentif à garder un droit de regard strict sur toutes les reproductions de ses travaux, Guimard avait interdit toute reproduction du Castel Béranger, en dehors du luxueux album publié en 1898 et, au moins jusqu’à la parution de ses propres cartes, veilla à ne pas voir ses édifices figurer sur des supports qui n’auraient pas reçu son autorisation. Néanmoins, il ne put empêcher aux éditeurs de faire des prises de vue dans les rues, ce qui nous vaut des images précieuses de maisons aujourd’hui détruites ou défigurées, comme la Sapinière à Hermanville, le Castel Henriette à Sèvres ou le Modern Castel à Garches. Heureusement ! Car certains d’entre elles, comme la Surprise, à Cabourg, nous seraient aujourd’hui totalement inconnues. Nous présentons ici deux vues de cette étonnante villa balnéaire, témoins de ses deux campagnes de construction.
Guimard réitéra par deux fois cette expérience. La première, autour du Castel d’Orgeval, à Morsang-sur-Orge, devait contribuer à faire la promotion du lotissement du vaste Parc Beauséjour. La seconde, à la fin de sa période Art Nouveau, présentait les façades et les plans des immeubles de la rue Agar, évidemment afin de faciliter la vente des appartements.
Divers autres documents promotionnels sont présentés au musée Horta et en particulier l’exemplaire de l’album du Castel Béranger dédicacé par l’auteur à son confrère bruxellois

L’exposition permet évidemment, par la même occasion, de visiter la maison personnelle de Victor Horta (1898-1900), chef-d’œuvre de sa période “classique”, dont une partie était réservée à son agence d’architecture. Organisée autour d’une étroite mais très gracieuse cage d’escalier centrale - dont la verrière et les miroirs en forme d’ailes de papillon ont fait l’objet d’une question, dans mon récent petit jeu -, elle fut heureusement acquise par la commune de Saint-Gilles, dès 1961, et le musée ouvrit ses portes dès 1969. Dieu sait quel destin funeste ne l’aurait pas attendue sans cet acte audacieux, à une époque où l’Art Nouveau était encore considéré comme démodé, vulgaire et dénué de tout intérêt ! L’édifice n’avait alors malheureusement plus son mobilier d’origine, en dehors des éléments fixes de boiseries - en particulier dans l’étonnante salle à manger entièrement carrelée -, ses vitraux, ses mosaïques et ses éléments de quincaillerie, mais une judicieuse et constante politique d’acquisitions a permis de remeubler peu à peu la maison, avec des créations très diverses de l’architecte - tapis, luminaires, sièges -, témoins précieux de son étonnante et prolifique créativité.











La commune vient judicieusement d’acquérir un immeuble adjacent, qui devrait permettre au musée de se développer, notamment en organisant des expositions temporaires dans des espaces spécialement aménagés à cet effet.
Profitons de l’occasion pour signaler que la série “Le Style Guimard”, judicieusement numérotée par son auteur, s’arrête étrangement au numéro 23. Et pourquoi pas une vingt-quatrième (soit deux douzaines), nombre plus harmonieux et logique ? Il resterait donc peut-être une dernière image à découvrir, que les nombreuses recherches effectuées depuis trente ans n’ont pas encore réussi à retrouver. S’agissait-il d’un autre portrait de Guimard ? D’un édifice inconnu ? Quelqu’un serait-il en mesure d’apporter la moindre information sur ce document mystérieux ? Il ne faut pas désespérer de le retrouver un jour ou l’autre.

dimanche 23 septembre 2007

Document n°2 : Une amusante joute verbale en 1898

A la suite d’un très spectaculaire incendie, le théâtre de l’Opéra-Comique avait fait l’objet d’un important concours public, et toute la presse parisienne se fit l’écho des multiples péripéties de cette reconstruction. Au moment de l’ouverture du nouveau bâtiment, “Le Figaro” publia un court article d’un de ses chroniqueurs attitrés, du nom de “Isis”. Ce texte un peu polémique suscita la fureur de Paul Planat, qui y répondit longuement dans son journal, “La Construction moderne”, la plus importante revue française d’architecture de l’époque.
Le texte d’Isis était évidemment documenté d’une façon très insuffisante. Mais le journaliste voulut y faire étalage de sa petite connaissance, bien courte et certainement indirecte, de quelques nouveautés architecturales entreprises à l’étranger. Planat n’eut aucun véritable mérite à lui clouer le bec, mais il le fit avec un humour magnifiquement rafraîchissant. Néanmoins, une faute à propos du nom de Horta - et qui n’était sans doute pas une simple erreur typographique - semble indiquer que les jeunes artistes les plus novateurs de l’époque n’étaient sans doute pas aussi connus qu’on pourrait le supposer d’un journaliste spécialisé comme Planat.
J’ai illustré ces deux textes avec des photographies de la fameuse Maison du Peuple de Victor Horta qui, malgré les qualificatifs qui lui furent accolés dès 1898, n’en fut pas moins démolie, une soixantaine d’années plus tard, non sans avoir préalablement suscité un courageux mais inutile émoi. La première représente sa façade, la seconde sa fameuse salle de spectacles qui, heureusement démontée, fut partiellement reconstruite à Anvers il y a quelques années, où elle porte le joli nom de “Café Horta”. Quant au “Figaro”, apparemment amateur d’une impossible modernité qu’il semblait alors incapable de reconnaître devant son nez, il eut un an plus tard la courageuse audace d’offrir ses Salons à Hector Guimard et à son Castel Béranger, participant ainsi à l’émergence effective d’une modernité française.


“PARIS PARTOUT - NOS ARCHITECTES” (par Isis)

Nos architectes de France sont-ils à la hauteur de l’évolution artistique contemporaine et ont-ils réellement le désir de constituer un style à ce siècle qui s’achève ?
Beaucoup de bons esprits pensent le contraire et estiment que l’architecture actuelle est au-dessous de sa mission rénovatrice ; ils l’accusent de vivre de rabâchages éternels, d’arlequinades de style, et d’exécuter des monuments et des maisons de rapport sans caractère, sans élégance, sans beauté.
I faut avouer que l’Opéra-Comique, dont on vient de démasquer la façade, est d’un ordre bâtard et municipal qui n’est point fait pour rendre optimistes ceux que blessent encore de médiocres ordonnances monumentales : les récents théâtres construits à Londres, à New-York ou même à Chicago, dont nous avons pu admirer les ingénieuses structures, la sobriété décorative, la beauté des lignes et surtout les types pratiques largement ouverts et éclairés, auraient pu servir peut-être de modèles, ou du moins nous inspirer des plans un peu plus audacieux.
Partout à l’étranger l’art architectural subit une impulsion considérable vers des conceptions neuves et des formules simplifiées et d’une parfaite eurythmie ; Bruxelles compte même un certain Horta qui nous paraît exécuter des œuvres “inédites” qui ne sont pas sans génie ; on verra bientôt de lui un Palais du Peuple qui sera surprenant. Quant aux maisons anglaise modern style, on peut, à défaut d’un voyage à Londres, constater les étonnants progrès faits par nos voisins dans les reproductions fournies par les journaux d’art qui ont aujourd’hui grand accès chez nous.
Que feront nos architectes en 1900 ? Nous éblouiront-ils et forceront-ils leurs détracteurs à faire amende honorable ? - On ne peut encore rien prévoir, mais on nous signale déjà un fait inquiétait. Les constructeur du palais des Beaux-Arts, effarés, dit-on, par l’audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l’édification de leurs colonnades, auraient fait mouler à leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre. Nous démentira-t-on ?
(“Le Figaro”, 17 mars 1898, p. 1)


“LA PRESSE ET LES ARCHITECTES” (par Paul Planat)

Nous enregistrons soigneusement les sentiments exprimés par la Presse, concernant l’architecture ; ces opinions ne sont pas toujours flatteuses, ni toujours justes ; ce sont quelquefois des avertissements salutaires. Dans tous les cas il est bon que la Presse, et le public avec elle, s’occupent des choses de l’architecture, au lieu de les ignorer complètement et de les passer sous silence comme ils ont fait si longtemps.
Aujourd’hui, les architectes sont pris à partie par le Figaro.
Sous ce titre : Paris partout, nos architectes, monsieur ou madame Isis dit à ces dernier ce qu’il - ou elle - juge être leurs vérités. Isis l’égyptienne était une bonne mère ; celle-ci n’est vraiment point tendre pour les architectes.
Isis s’est, un patin, posé à lui-même, ou à elle-même, cette question : “Nos architectes de France sont-ils à la hauteur de l’évolution artistique contemporaine ?” Et il a reconnu la fâcheuse nécessité de se répondre. Non. Ce dont il fait part à ses lecteurs.
Quelle est précisément la hauteur à laquelle se tient l’évolution contemporaine, et à laquelle n’atteignent pas les architectes ? Les observations exactes doivent manquer pour fixer ce point, en quelque sorte astronomique.
En langage vulgaire, ceci veut dire sans doute : La peinture et la sculpture ont manifesté, en ces derniers temps, plusieurs tendances nouvelles et assez diverses ; ou même elles ont simplement traversé des modes plus ou moins éphémères ; en architecture on n’observe pas de variations aussi nombreuses ni aussi rapides.
Cela est vrai ; d’autant plus vrai qu’il en a toujours été ainsi, l’architecture n’étant pas, comme la peinture et la sculpture, œuvre de la seule imagination. Si tel est le sens du reproche fait, ce n’est plus un reproche, mais la simple constatation d’un fait inévitable, et nullement fâcheux d’ailleurs.
Isis continue à s’interroger : “Les architectes, se demande-t-il, ont-ils réellement le désir de constituer un style à ce siècle qui s’achève ?”
Que les architectes aient ou non ce désir, c’est ce qu’il nous paraît bien inutile d’élucider ; ce désir serait de toutes façons bien tardif. Puisque le siècle est fini, quelle nécessité y a-t-il de lui “constituer un style” ? Ce serait, en termes ordinaires, apporter de la moutarde après le dîner.
A toutes ces questions, Isis a encore constaté la cruelle nécessité de répondre : “L’architecture nouvelle est au-dessous de sa mission rénovatrice ; ... elle vit de rabâchages éternels, d’arlequinades de style ; elle exécute des monuments et des maisons de rapport sans caractère, sans élégance, sans beauté.”
C’est une opinion artistique ; par conséquent, affaire de goût et d’appréciation qu’il serait oiseux de discuter. Si l’auteur trouve que tout ce que produisent les architectes de lui prouver qu’il a tort ; comme il lui est impossible de nous démontrer qu’il a raison.
On pourra seulement lui demander ce qu’il entend par Mission rénovatrice de l’architecte ? Ces mots sonnent bien, et on les emploie fréquemment ; mais que représentent-ils exactement ? Encore faudrait-il au moins dire sur quoi doit porter la Rénovation. Sur les dispositions de plans ? Sur le système de construction ? Isis ne s’en est peut-être pas aperçu, mais cela se renouvelle tous les jours. Sur l’ornementation ? Sur les proportions ?
Faut-il mettre les chapiteaux à la base et les toits dans les fondations ; les portes à la place des fenêtres, les escaliers dans l’immeuble voisin, ou les water-closets dans la maison d’en face, comme le fit jadis un célèbre propriétaire de feu la rue neuve Coquenard ?
Ce serait salubre, hygiénique au premier chef ; ce serait de la rénovation digne d’illustrer cette fin de siècle. Faire ce qu’on n’a jamais fait, c’est innover effectivement ; tel est du moins le secret de beaucoup des chefs d’écoles nouvelles, littéraires ou artistiques. Est-ce toujours avec succès ? c’est une autre question. Est-ce là ce que désir l’auteur de l’article ?
Pour être compris, il faut s’expliquer. Il ne manque pas, parmi les architectes mêmes, de personnes qui parlent aussi de “rabâchages en architecture”, de la nécessité de créer une architecture nouvelle ; quelques-unes ont fait plus - ce qui est méritoire - elles ont essayé de passer des mots aux faits ; de monter, par des œuvres exécutées, ce qu’elles appelaient innovation ; jusqu’à ce jour, celles-ci ont été rarement heureuses.
Cela prouve tout au moins que, s’il est facile de dire : Rénovez, il n’est nullement prouvé que les vastes innovations soient possibles à notre époque. Dans le détail, oui ; mais sans aller beaucoup plus loin. Et, au fond, pour la peinture même, les prétendues évolutions, dont on parle tant, s’étendent-elles beaucoup au-dessous de la surface ?
A quoi Isis répond : Oui, la rénovation est possible, car elle est faite à New-York, à Chicago, à Bruxelles et à Londres.
A Chicago, il admire, outre les ingénieuses structures qui méritent en effet d’être signalées : “la sobriété décorative, dit-il, la beauté des lignes, etc.”
Sans médire le moins du monde de l’architecture américaine qui a son mérite, nous ferons modestement remarquer que ce ne serait peut-être par ces dernières qualités que l’art américain marquerait une supériorité bien évidente sur l’art français.
Bruxelles, paraît-il, marche aussi vers des “conceptions neuves et des formules simplifiées et d’une parfaite eurythmie”. Tout le monde accordera aux architectes belges, au moins à beaucoup d’entre eux, une recherche très louable de l’originalité ; on reconnaîtra même certains succès obtenus dans cette voie. Mais on discuterait probablement la parfaite eurythmie.
Isis nous annonce qu’un “certain Horta” exécute des œuvres de “génie” inédites, et qu’on verra de lui un palais du peuple qui sera “surprenant”. Souhaitons, pour M. Hortu [sic], qui est effectivement un artiste de talent, que la postérité surprise confirme ce jugement.
Enfin il faut, paraît-il s’incliner devant les maisons modern style de Londres. Nous ne voyons pourtant rien de particulièrement moderne dans le style londonien qui, comme les camarades, vit surtout d’adaptations du passé. Le Tudor et la Reine Anne ne sont pas précisément des nouveautés, non plus que l’anglo-indien.
Ces admirations, un peu bien vives, sont-elles partagées par tout le monde ? Personnellement, nous y apporterions quelques sages restrictions, sans vouloir, encore une fois, diminuer le mérite très réel des artistes étrangers.


Mais nous tenons surtout à signaler la conclusion de l’article ; car - mieux que des appréciations qui ne sont point sujettes à discussions - elle nous laisse quelque doute sur l’entière compétence de la personne qui signe Isis.
“Que feront nos architecte, dit-elle, en 1900 ? Nous éblouiront-ils et forceront-ils leurs détracteurs à faire amende honorable ? On ne peut encore rien prévoir, mais on nous signale déjà un fait inquiétant.
“Les constructeurs du palais des Beaux-Arts effarés, dit-on, par l’audace de leurs plans et craignant de se tromper pour l’édification de leurs colonnades, auraient fait mouler à leur base les colonnes de Saint-Sulpice et celles qui font la gloire de notre Louvre !
“Nous démentira-t-on ?”
- Non, nous sommes convaincu qu’on ne démentira pas. Mais nous croyons aussi qu’on va s’égayer dans les ateliers.
Qu’est-ce que l’auteur a bien pu vouloir dire ? C’est ce que nous ne discernons pas clairement.
Comment, quand on est inquiet de ses plans, on fait mouler les bases de Saint-Sulpice pour se rassurer ?
Quand on craint de se tromper pour l’édification d’une colonnade (???) on fait mouler celles du Louvre ?
En quoi ces moulages de bases empêcheraient-ils une erreur ? Erreur de quoi ? Erreur, où ?
Nous avons grand’ peur qu’Isis n’ait été la victime bien intentionnée, mais inconsciente ou naïve, de quelque mauvaise charge d’un atelier où il aura voulu prendre des renseignements. On lui aura conté, en toute gravité, l’histoire un peu fantastique des moulages ; il l’aura prise pour argent comptant. Ces moulages de Saint-Sulpice vont faire le tour des agences et des ateliers et deviendront sous peu légendaires.
On en fera facilement un nouvel interrogatoire à l’usage des nouveaux :
- Quand vous êtes, jeune homme, stupéfait de l’audace de vos conceptions, que faites-vous ?
- Je vais à Saint-Sulpice mouler une base, et j’y dis une prière.
- Et lorsque vous voulez procéder à l’édification de vos colonnades, comme à lédification de vos contemporains, bon jeune homme, comment vous y prenez-vous ?
- Je moule encore à sa base une autre colonne ; et je choisis celle qui fait le plus de gloire à notre Louvre.
- Et comment distinguez-vous cette colonne glorieuse ?
- Parce que c’est celle qui me rend le plus glorieux moi-même d’être français, etc., etc.
On voit d’ici le thème joyeux dont va s’enrichir le répertoire, déjà riche et varié, de ce qu’on appelle les scies d’ateliers - qu’Isis désigne sous le nom de “Faits inquiétants”.
(“La Construction moderne”, 26 mars 1898, p. 301-302)