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samedi 1 septembre 2007

Au cimetière Montmartre (18e arrondissement)


Les cimetières sont de véritables jardins, souvent très ombragés, et leur caractère funèbre ne suffit pas à assombrir une jolie promenade. On y trouve quelques superbes sculptures, œuvres de grands maîtres, et de jolies chapelles, parfois dessinées par des architectes de grand talent. Ce sont donc des lieux propices à la découverte d’un monument original ou du buste de quelques personnages connus.
Le cimetière Montmartre est sans doute un peu moins visité que le Père-Lachaise - le plus grand et le plus important de Paris - ou le cimetière Montparnasse, où reposent quelques célébrités importantes, comme Charles Baudelaire. Bien qu’il soit plutôt excentré et désagréablement traversé par le pont métallique de la rue Caulaincourt, il permet néanmoins aux amateurs d’Art Nouveau d’y trouver, sans trop marcher, quelques monuments remarquables.
Sur le vaste rond-point qui constitue le point de départ de toutes les artères de ce cimetière, on n’en trouvera pas moins de deux, à quelques mètres de distance : la tombe d’Emile Zola, par Frantz Jourdain, et la chapelle Delamare-Biohsel, par Boiret.



Le tombeau du grand écrivain, de 1902, ne pouvait pas être une œuvre médiocre et totalement discrète. On fit donc appel à Frantz Jourdain, qui était déjà à l’époque une grande figure du monde de l’architecture, même s’il n’avait pas encore construit le chef-d’œuvre de sa carrière, les grands magasins de la Samaritaine. Le monument est installé sur une partie surélevée, dominant le rond-point, qui permet de l’apercevoir d’assez loin. Il fut construit dans un magnifique granit rose, matériau plutôt rare dans les cimetières à cette époque-là. Derrière la dalle funéraire proprement dite, Jourdain a élevé une sorte d’arche, aux nervures merveilleusement ouvragées et avec de discrets et ravissants ornements floraux : le buste de l’écrivain, par Philippe Solari, y occupe la partie centrale. Ce portrait est assez insolite, puisqu’il le représente très jeune, soit à une époque où il ne ressemblait pas encore à l’homme peint par Manet, dans le magnifique et célèbre tableau aujourd’hui conservé au musée d’Orsay, et encore moins à l’homme de soixante-deux ans qui venait de disparaître. La beauté de ce tombeau vient de son caractère parfaitement unifié, de son aspect de sculpture monumentale, où le caveau, caractérisé par ses lignes droites, semble émerger d’un grand arc sinueux aux volutes délicates.
On rappellera que le corps de Zola ne reposa pas longtemps au cimetière Montmartre, puisqu’il fut transféré au Panthéon dès 1908.




La rondeur caractérise également la chapelle Delamare-Bichsel, directement construite sur le rond-point. Elle aussi édifiée en granit rose, mais avec de plus importantes parties en bronze, elle se singularise par un ensemble important d’ouvertures, qui en fait un véritable édifice, quoique sans lui donner tout à fait l’apparence d’une véritable maison. Là encore, le caractère sculptural domine, donnant toute son originalité à ce curieux édicule.
Au travers de la porte ou des fenêtres latérales, on peut facilement apercevoir la décoration intérieure, d’un luxe assez extraordinaire. Le seul mur aveugle est orné d’une imposante mosaïque, représentant un Christ ressuscité, derrière un étonnant premier plan composé d’une ravissante frise de fleurs rouges. Mais la petite coupole n’est pas moins remarquable, avec son délicat décor floral, également réalisé en mosaïque. Il n’est interrompu, très régulièrement, que par des occuli joliment protégés par des ferronneries en formes de branches feuillues.
L’auteur de cette curiosité n’a pas laissé un grand nom dans l’histoire de l’architecture. Pendant toute la période de l’Art Nouveau, Boitet habita rue de Londres, où il dessina de nombreux immeubles parisiens, parfois en collaboration avec son fils. S’il eut la bonne idée de signer cette très originale chapelle, il n’en fut pas de même pour ses collaborateurs, demeurés anonymes.



Dans le même cimetière, on ira admirer la belle tombe de la famille Pam, construite par Formigé en 1904. Le monument, en pierre, est d’inspiration parfaitement classique. Mais le sculpteur Bartholomé - celui-là même qui se rendit célèbre avec l’impressionnant Monument aux Morts du Père-Lachaise - l’orna d’une remarquable figure ailée qui, prenant appui sur le mur qui ferme le monument, en occupe tout le plafond ; sa main droite émerge seule entre les deux colonnes. Cette tombe célèbre est aujourd’hui protégée des intempéries par une plaque de plexiglas, ce qui n’est pas sans gêner le visiteur qui voudrait l’admirer. Mais c’est évidemment un inconvénient nécessaire, qui permet une meilleure conservation d’un monument fragile, par nature exposé en plein air.

jeudi 17 mai 2007

14-16 rue du Louvre et rue Bailleul (1er arrondissement)














Frantz Jourdain a été une des figures majeures de l’architecture française, après la mort de Charles Garnier, survenue en 1898. En bon héritier de l’école rationaliste, il avait très tôt critiqué, dans un roman fort divertissant rapidement devenu célèbre, l’Atelier Chantorel, l’ensemble du système académique de l’école des Beaux-Arts. La jeune génération reconnut en ce polémiste un véritable père spirituel, et l’Art Nouveau y trouva un de ses meilleurs défenseurs. L’esprit progressiste de cette forte personnalité alla jusqu’à le conduire à fonder le Salon d’Automne en 1903, déçu par les Salons officiels déjà existants, que l’art moderne avait en grande partie désertés.
Néanmoins, ce théoricien talentueux fut un architecte très paradoxal, capable d’élever des châteaux ou des hôtels particuliers dans tous les styles historiques possibles, en même temps que la fameuse Samaritaine qu’il lui assura la gloire.
C’est d’ailleurs pour Cognacq, le propriétaire de ce grand magasin et son principal commanditaire parisien, qu’il projeta cet immeuble tardif, dont la demande de permis fut publiée le 6 octobre 1910.

Jourdain s’y montre fort habile, notamment dans la superposition des fenêtres des derniers étages, dans le dessin de certaines ferronneries - dont celle, superbe, de la porte d’entrée -, dans la délicatesse d’une sculpture discrète ou dans les curieux panneaux de béton nu, ornés de petits motifs floraux en céramique, qui colorent tout le soubassement du balcon du deuxième étage. On notera le détail singulier de la signature, reproduction exacte de l’écriture de Jourdain.

Rue de Rivoli, rue du Pont-Neuf, rue de la Monnaie, rue de l’Arbre-Sec et rue Baillet (1er arrondissement)


Il n’est pas très difficile de l’imaginer : l’histoire des magasins de la Samaritaine a été compliquée. D’abord parce qu’elle remonte, pour ce qui nous intéresse, à l’année 1891, et ne se termina qu’après la Première Guerre mondiale ; ensuite parce que Cognacq, devant le succès toujours grandissant de son entreprise, engagea régulièrement Frantz Jourdain, son architecte, à concevoir de nouveaux édifices, à les agrandir ou à les modifier. Il en vint même à lui commander, en 1914, une nouvelle annexe sur le boulevard des Capucines, connue sous le nom de “Samaritaine de Luxe”.
L’aventure commença au 5 rue Baillet. Le 21 mars 1891, Cognacq fit une demande de permis pour un premier édifice. Jourdain était déjà son architecte depuis plus d’un an, ayant dessiné, pendant l’été 1890, les communs de son hôtel particulier du 65, avenue du Bois-de-Boulogne (l’avenue Foch actuelle). Quelques temps plus tard, le 19 août 1895, une nouvelle demande fut publiée, afin de surélever le 17 rue de la Monnaie, puis une autre, le 2 décembre 1899, relative à l’agrandissement du bâtiment situé entre les rues du Pont-Neuf et de la Monnaie. Les 12 août 1901 et 23 décembre 1903, de nouvelles surélévations furent demandées, toujours dans ces mêmes bâtiments, tous situés entre la rue de Rivoli et le quai de Seine.
Mais la Samaritaine, telle que nous la connaissons, naquit véritablement le 5 février 1904, date d’une demande de permis pour un édifice complètement neuf, moderne, digne d’une entreprise extraordinairement florissante. Pourtant, le 22 février, Cognacq projettait encore de suréléver le 22, rue de l’Arbre-Sec, puis, le 12 août suivant, de construire des hangars et des magasins. Le 31, rue des Bourdonnais, fut surélevé à partir du 18 août 1905.
Le second magasin de la Samaritaine naquit en 1908 : le 7 décembre, la demande de permis fut publiée, pour une parcelle située entre la rue de l’Arbre-Sec, la rue Baillet et la rue de la Monnaie.












Comme Boileau l’avait jamais fait au Bon Marché, Frantz Jourdain employa des matériaux fonctionnels et modernes, principalement le métal et le verre. L’occasion fut pour lui idéale de s’engager enfin personnellement dans l’aventure de l’Art Nouveau, qu’il avait suivie et défendue sans y avoir encore vraiment participé. Il dessina ainsi de magnifiques tourelles métalliques et d’abondants ornements de façade, d’une rare complexité graphique. Malheureusement, toutes ces excroissances ont été détruites sans émotion, lorsque Henri Sauvage modernisa les bâtiments après la guerre -en partie en collaboration avec Jourdain lui-même -, nouveau signe du désir de l’entreprise d’être toujours au goût du jour. Les jolis panneaux de lave émaillée, très vivement colorés, qui étaient chargés d’égailler de longs alignements dans des rues étroites et sombres, furent alors recouverts d’un épais badigeon uniforme. Seule l’immense enseigne en mosaïque du magasin initiale, dessinée par Eugène Grasset, célèbre peintre et affichiste, continua à témoigner d’une splendeur passée, et définitivement disparue pour l’essentiel. Les panneaux de lave n’ont été retrouvés que récemment, à la suite d’une spectaculaire et expéditive restauration, mais très imparfaitement respectueuse d’un matériau très fragile.

A l’époque de la construction de la Samaritaine, l’Art Nouveau était déjà déclinant. Et l’arrivée de Jourdain sur la scène d’une architecture moderne n’allait rien y changer. Sans faire le procès d’un édifice enfin en conformité avec les idées qu’il défendait depuis plus de dix ans, on pourra au moins dire qu’il lui était relativement facile d’entrer dans la modernité avec un grand magasin. Ces bâtiments commerciaux, depuis longtemps, savaient attirer le client en excitant son regard. Et, surtout, sans empêcher leurs architectes de continuer à construire des pastiches de châteaux de la Loire ou des hôtels particuliers de style Louis XV pour la bourgeoisie d’affaires.