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mardi 6 mai 2008

13-15 et 21 boulevard Lannes (16e arrondissement)


Les deux immeubles édifiés par Charles Plumet, en 1906, sur le boulevard Lannes, sont pratiquement jumeaux. Pourtant, ils ne sont pas mitoyens et n’ont été conçus, ni à la même époque, ni même pour un propriétaire unique.
C’est à la date du 19 octobre 1904 qu’on trouve mention du premier d’entre eux. Alors situé au n°17 bis, il allait finalement recevoir le n°21. Charles Plumet en était lui-même le propriétaire. Pour l’immeuble du n°13-15, déclaré le 30 mars 1905 plus simplement comme n°15, le commanditaire n’était autre que M. Obrecht, beau-père de l’architecte. La date de 1906 pourrait laisser transparaître une genèse assez longue, une réalisation soignée ou même, de façon plus évidente, le désir d’harmoniser ce double projet en retardant volontairement le début du premier chantier.

L’agencement général des deux édifices est rigoureusement identique, même si les travées latérales du n°13-15 comportent une fenêtre de plus qu’au n°21. Mais les ferronneries et le décor sculpté sont strictement les mêmes. Les premières ont cette sobriété qui fit tout le charme et le succès de Plumet ; le second, à la fois très diversifié, fantaisiste et répétitif, n’est malheureusement pas signé, ce que sa qualité nous fera regretter.
Pour ces deux ouvrages importants de sa grande période classique, Plumet renonça à son habituelle loggia, au profit de grande fenêtres cintrées, assurant par le cinquième étage tout le rythme des façades. Sobriété, sagesse... nous ne sommes pas très loin d’une certaine austérité. Mais, sur ce boulevard assez bourgeois, et à une époque aussi tardive, on en soulignera d’autant plus la qualité évidente.
Je laisse mes lecteurs le soin de savourer, sur place, les multiples variations réalisées autour de l’épi de maïs, plante non exclusive mais qui se signale pour son originalité, notamment sous forme de frises sous les balcons. C’est d’ailleurs ce même motif qui trône au-dessus des portes d’entrée, malheureusement d’une sagesse trop contrainte pour être totalement remarquables.

Heureusement, quelques délicieuses grisettes (et une petite fille) invitent à lever les yeux vers les fenêtres des étages supérieurs, où - “en cheveux” ou chapeautées de façon très pittoresque - elles paraissent très indifférentes au bruit d’une rue où la circulation est aujourd’hui très dense. Leurs visages se répètent d’un immeuble à l’autre, signe que cette sculpture ornementale fut pratiquement réalisée en série. Les visages sont très caractérisés ; il pourrait donc s’agir de véritables portraits. Les immeubles ayant une origine commune dans le cercle étroit de la famille de l’architecte, il se pourrait que ces femmes et cette fillette soient la représentation de membres de la famille Obrecht.

On ne saurait vraiment apprécier ces immeubles en regardant leurs seules façades principales, sur le boulevard Lannes. Malgré la qualité du travail, toujours parfait chez Plumet, elles n’offrent pas la même originalité que leurs “versos”, parfaitement visibles sur le boulevard Flandrin. Là, les murs sont en briques, la pierre étant réservée à quelques entourages de fenêtres et à des garde-corps. L’architecte s’y adonne à un effet très original de composition, qui n’est pas sans évoquer certains immeubles un peu austères des Pays-Bas, à la ligne néanmoins toujours délicate. Ici, point de décor, en dehors des fantaisies d’agencement de frontons très chantournés ou des amusantes toitures à double pente des fenêtres du premier étage de combles. Entre les deux immeubles, dont l’un est légèrement plus large que l’autre, il y a d’assez visibles différences, le n°13-15 étant traité avec un peu plus de richesse que son (presque) voisin.

dimanche 16 mars 2008

21 rue Octave-Feuillet (16e arrondissement)


Le peintre Borchardt n’a pas laissé un bien grand nom dans le monde de l’art. Les seules œuvres que je connaisse de lui le signale comme un adepte bien tardif du néo-impressionnisme. Mais sans doute connut-il un certain succès à son époque, pour avoir eu les moyens de commander un petit, mais très élégant hôtel particulier, à l’architecte Charles Plumet, à une date où celui-ci était devenu très connu dans le milieu de la construction. C’est avec le nom un peu déformé de “Borcharot” qu’il apparaît dans les demandes de permis de construire, à la date du 28 septembre 1907.











Conçu quelques mois avant le magnifique immeuble construit par Du Bois d’Auberville au n°19 - et achevé quelques deux années plus tôt -, l’hôtel Borchardt se présente avec toute la nudité dont l’Art Nouveau fut quelquefois capable. Plumet se contenta, du projet jusqu’à la réalisation finale, d’un subtil jeu d’ouvertures, à la symétrie perpétuellement perturbée, notamment par la présence d’une travée latérale, réservée à la cage d’escalier. Un sobre mouvement de vague, gonflant légèrement une partie de la façade, suffit à définir le style de la maison et à lui donner l’audace formelle que de plus amples ornements auraient certainement contrariée.
L’architecte se plaît ici à un jeu délicat entre les murs de brique claire et les encadrements de pierre de taille, parfois limités à quelques points de soutien, et à une délicate ponctuation, au rez-de-chaussée, produite par des ferronneries d’une élégante sobriété.

Désireux d’une totale simplicité, il se refusa même à tout ornement sculpté pour la porte d’entrée, en dehors d’une gorge profonde qui souligne le dessin de son entourage, et d’une discrète et précieuse poignée, à motif certainement floral, mais où il n’est pas interdit de deviner la trompe d’un éléphant paré de ses ornements de parade.

Un autre projet de petit hôtel dans le même quartier, au 3 rue Marbeau, fut demandé par M. Péneau, qui en publia la demande de permis le 28 octobre 1907. Les deux édifices étaient donc parfaitement contemporains. Mais l’hôtel de la rue Marbeau semble ne pas avoir été réalisé, même si des dessins furent publiés dans la presse de l’époque. Presque aussi sobre que celui de la rue Octave-Feuillet, il n’en avait néanmoins pas l’audace. Nous nous féliciterons donc que, entre les deux, le destin ait choisi que seul celui-ci ait été construit.

samedi 23 février 2008

39 avenue Victor-Hugo (16e arrondissement)


Quelques années après son magnifique immeuble du 50, avenue Victor-Hugo, Charles Plumet revint construire un édifice aux comparables proportions dans la même rue. De toute évidence, l’œuvre de 1901 servit de modèle à celle de 1913, où nous retrouvons la loggia aux belles arcatures, les larges bow-windows latéraux, la symétrie apaisante et les ferronneries toujours remarquablement dessinées, à la stylisation florale merveilleuse.
Néanmoins, il n’est pas très difficile de constater, malgré le réemploi d’une formule qui fut louée et même imitée par la suite, que l’édifice du n°50 déçoit un peu. On pourrait même le dire presque ennuyeux.
1913 est en effet une date bien tardive. A la veille de la Première Guerre mondiale, rares étaient les architectes du Modern Style restant stables sur leurs certitudes. Guimard lui-même, pourtant assez sourd aux annonces d’un style nouveau, connut un certain essoufflement dans sa créativité, sitôt construits ses derniers hôtels particuliers, avenue Mozart et rue La Fontaine. Sans doute Henri Sauvage, depuis déjà longtemps à la recherche d’un autre langage, fut-il l’un des rares pionniers du mouvement à pouvoir encore inventer des formules nouvelles à cette époque-là.

M. Chardonnier fut le commanditaire de l’édifice de Plumet, et il en fit publier la demande de permis le 7 août 1912. Sur cette parcelle, un petit édifice avait été élevé en 1892 par l’architecte Rousseau, rapidement surélevé d’un étage par Flajollot avant la fin de l’année. Le terrain était donc presque nu au moment de l’édification de cet imposant immeuble.

Mais d’où lui vient cette sagesse un peu trop conventionnelle qui ne gênait pas le regard sur l’immeuble Hubert de 1901 ? Sans doute doit-on cet étrange sentiment à l’absence de toute ornementation figurative, les éléments sculptés demeurant végétaux, en particulier sur la porte d’entrée, où se déploient feuilles de chêne et glands. Ailleurs, des motifs très stylisés, d’inspiration égyptienne, ornent colonnes, entablements et clés de voûte. Tout cela est d’un grand raffinement, mais se trouve privé de toute originalité : le chêne est une plante très conventionnelle dans la décoration des façades, et ne permet pas autant de débordements pittoresques que le tournesol, la glycine ou même la rose.

Le large vestibule, parfaitement visible au travers de la porte d’entrée, signale une solide construction, noble, sobre, avec de belles proportions, en conformité parfaite avec la destination très bourgeoise de l’édifice. Mais Plumet y renonce à tout ornement, y compris aux vitraux qui faisaient le charme de ses chantiers antérieurs.

A la même époque, M. Reifenberg commanda un immeuble de bureaux au même architecte, sur une très large parcelle située au 31-33, rue du Louvre et rue d’Aboukir, dans le IIe arrondissement. Sa demande de permis fut publiée le 7 novembre 1912.
Cet immeuble mérite d’être comparé au bâtiment de rapport de l’avenue Victor-Hugo, dont il partage le décor à feuilles de chêne et les ferronneries très stylisées. Ses entourages de fenêtres reprennent même les motifs abstraits d’inspiration égyptienne qui apparaissent déjà dans le XVIe arrondissement.
Une fois encore, Charles Plumet fait la démonstration de cet Art Nouveau très sobre, à la symétrie très classique, qui le caractérisait depuis l’abandon de précoces et rapides expériences dans une veine néo-médiévale. Mais il évita ici les belles arcades qu’il employa longtemps comme une signature, au profit de trois hautes fenêtres, reliées entre elles par de jolis arcs en pierre de taille, surmontant des tuyaux de gouttière mis en relief comme s’il s’agissait de fines colonnettes. La partie centrale de l’édifice, affichant fièrement sa destination par des ouvertures rectilignes, est agrémentée de briquettes claires imitant la couleur de la pierre.

En définitive, il serait presque permis de préférer l’immeuble de la rue du Louvre à celui de l’avenue Victor-Hugo, pour la plus grande adéquation d’un style austère à la fonction même de l’édifice. Les deux œuvres n’en annoncent pas moins les quelques œuvres d’après-guerre de l’architecte, où la ligne droite triomphante tourne définitivement le dos à l’Art Nouveau défunt.

vendredi 31 août 2007

50 avenue Victor Hugo (16e arrondissement)


Le 20 février 1901, M. Hubert fit publier une demande de permis pour l’immeuble qu’il désirait se faire construire avenue Victor-Hugo. Cet édifice devait être le plus parfait chef-d’œuvre de toute la carrière de Charles Plumet (1861-1928), ouvrage exemplaire de sa période “classique”. De ses précédents essais - et notamment l’immeuble de la rue de Tocqueville, de 1897 -, il conserva, comme une signature, la galerie ouverte des étages supérieurs, l’originalité très élégante du travail de ferronnerie et la façon toujours assez conventionnelle de placer les éléments sculptés.












Mais cette nouvelle façade est parfaitement symétrique, à l’exception de la porte d’entrée, légèrement décentrée. Plumet s’y réfère complètement, et pour la première fois, à l’architecture classique du XVIIIe siècle, dont il reprend les rythmes sobres et la rigueur presque dénuée de fantaisie. Aucune surprise, donc, mais une qualité sans défaut. Pour la partie sculptée, il fit appel à Lucien Schnegg, un des praticiens d’Auguste Rodin, qui orna les dessous de balcons de têtes entourées de végétaux, exactement comme on le faisait déjà à l’époque de Louis XV. Sous les deux grands bow-windows latéraux, ces visages sont des têtes d’hommes austères, ressemblant étrangement à des personnages du Directoire, dont ils adoptent la coiffure caractéristique. Mais le morceau de bravoure du sculpteur reste l’entourage de la porte d’entrée, avec ses deux femmes nues gracieusement allongées, occupées à manger des fruits.


A l’intérieur, la cage d’escalier est un autre morceau de bravoure, imitant celles des grands hôtels particuliers du XVIIIe siècle, avec marbre et rampe en fer forgé travaillée avec virtuosité. Si l’Art Nouveau est malgré tout présent avec force dans ce magnifique travail de ferronnerie, il ne l’est pas moins dans les vitraux, à la fois simples et précieux, limités à des entourages abstraits, dans une gamme colorée très limitée, autour d’un quadrillage de verre blanc.
Le 16 octobre de la même année, Hubert fit une seconde demande de permis pour la même parcelle : il venait de demander à Charles Plumet d’ajouter un petit hôtel particulier, au fond de la cour de l’immeuble. Ce délicat petit édifice accueillit pendant plusieurs années le musée Dapper, ce qui permit alors d’en admirer les délicats volumes intérieurs. Pendant cette période, la cour était décorées de plantes africaines d’un effet joliment exotique. Mais, depuis, le musée s’est déplacé dans une rue adjacente et tout est revenu dans son état originel.

Plumet allait, douze ans plus tard, construire un immeuble très similaire, un peu plus loin dans la même rue, mais sur le trottoir opposé. La comparaison avec l’immeuble de 1901 est assez cruelle pour l’œuvre de 1913, où l’esprit semble ne plus souffler avec le même naturel, ni la même vitalité. Mais, entre-temps, le modèle proposé au n°50 aura été compris, repris, assimilé et imité, tant à Paris que dans de nombreuses autres villes françaises.

jeudi 17 mai 2007

Entr’acte n°3 : ... au cimetière de Puteaux


L’information m’avait été donnée par les descendants de son cousin par alliance : la tombe de l’architecte Charles Plumet se trouve au cimetière de Puteaux. La description du monument - un sobre cube de béton brut - avait suffi pour me permettre de retrouver ce monument sans difficulté, tout en haut du cimetière, contre le mur de clôture. Charles Plumet, né en mai 1861 et décédé le 15 avril 1928, y est inhumé auprès de ses beaux-parents, F.-G. et Marie Obrecht, de sa femme Marie, et probablement de son beau-frère, Carl Obrecht. Au moment de la réalisation du bel immeuble du 15, boulevard Lannes, en 1905, son beau-père était domicilié villa Corneille, à Puteaux, détail qui suffit à expliquer la raison de son inhumation dans la proche banlieue parisienne.
La famille m’avait donné une seconde information, tout aussi intéressante, et qui m’encouragea d’autant plus à me rendre à Puteaux : cette tombe aurait été l’œuvre de Robert Mallet-Stevens ! Inutile de la rechercher dans les ouvrages consacrés à ce célèbre architecte, maître de l’Art Déco : elle ne figure nulle part, pas plus dans la littérature ancienne que dans les livres récemment parus, à l’occasion de sa belle rétrospective au Centre Georges-Pompidou.












Tout cela est-il vérifiable ? Il est difficile d’en juger par la tombe elle-même, étonnamment moderne, d’une rigueur presque angoissante, mais avec des grâces antiquisantes à première vue peu compatibles avec l’art incroyablement contemporain de Mallet-Stevens. Elle n'est évidemment pas signée, ce qui rendrait l'affaire bien trop simple. Il s’agit, en tout cas, d’une création très singulière. Malheureusment, l’art funéraire est un genre où les architectes se sont souvent essayés à quelques fantaisies de style, parfois très éloignées de leur langage habituel. Celle-ci date, c’est évident, de l’entre-deux guerres. Charles Plumet étant le seul occupant à être mort pendant cette période, il ne fait aucun doute que le monument fut réalisé à son intention.
On se souviendra que le premier événement où le jeune Mallet-Stevens se fit largement connaître du public fut l’Exposition internationale des Arts décoratifs, en 1925. Il y créa l’événement avec son pavillon du Tourisme et ses arbres en béton. Charles Plumet était alors l’architecte en chef de l’exposition, lui-même auteur des imposantes tours des Métiers. Ainsi doit-on peut-être voir, dans ce monument austère, une sorte d’hommage - discret, car demeuré sans traces ! - et de reconnaissance, du cadet envers l’aîné qui avait sans doute voulu croire en son talent.
Je soumets cette attribution, fort plausible, à la sagacité des historiens. Des informations complémentaires nous en diront peut-être un peu plus d’ici peu. En tout cas, l'état de conservation du monument apparaît aujourd’hui inquiétant. De par la seule personnalité de l’architecte qui y est enterré, il mériterait une restauration urgente.

36 rue de Tocqueville (17e arrondissement)


Je m’étais contenté, jusqu’ici, de présenter une maison et de donner à son sujet quelques explications d’ordre historique ou artistique, avant de passer à la suivante. Mais ici, devant la belle abondance de ses immeubles de jeunesse, l’occasion paraît idéale, à propos du premier chef-d’œuvre de Charles Plumet, de tenter de comprendre comment cet architecte, au départ à peine plus talentueux que bien d’autres, est parvenu à être un maître de sa génération, en devenant l’un des premiers promoteurs de l’Art Nouveau dans le domaine de l’habitation.
Oublions rapidement le tout premier projet de l’artiste, un modeste hangar au 67, avenue Malakoff (1891), sauf pour en dire que les propriétaires, les frères Bail, allaient lui demander, pour la même adresse, un véritable immeuble en 1894. Cette incursion précoce dans le XVIe arrondissement - où Plumet allait donner le meilleur de sa période de maturité - fut la seule exception géographique de ses premiers travaux, tous les autres étant regroupés dans le XVIIe arrondissement, et plus précisément dans un quartier assez restreint, dont la rue de Lévis constitue l’axe principal.

Son aventure commence au 151, rue Legendre, une vaste construction pour M. Vincent (demande de permis de construire publiée le 27 octobre 1891). A cette occasion, Plumet inaugura son adresse du 8, rue de Berne, qu’il n’allait quitter - pour le 1, place Boieldieu, où il demeura pendant une grande partie de sa période Art Nouveau - qu’au moment de la conception de l’immeuble de la rue de Tocqueville. D’emblée, ce premier édifice propose quelques éléments récurrents : un goût pour les travées en saillie et les colonnes, mais surtout l’emploi de briques très rouges, ici ponctuées d’éléments vernissés bleus. Cette polychromie lui vint certainement d’une sorte de rêve italien - de cette Italie qui constituait encore l’idéal de tout jeune architecte, pendant les années 1890 -, et allait perdurer pendant quelques années dans son travail.

A cette époque, le jeune architecte, pourtant alors peu connu, se fit portraiturer par Albert Bréauté (1853-1941), artiste mondain aujourd'hui très oublié. Le peintre lui a donné une physionomie à la fois autoritaire et ironique. On pourrait presque lui trouver un petit air de Méphistophélès, avec sa longue barbe et son regard perçant ! Mais l'architecte n'aima pas ce portrait qui, effectivement, ne reflétait en rien son caractère plutôt doux.

M. Bocuze fut le commanditaire du deuxième projet réalisé par Plumet dans le XVIIe arrondissement, 4, rue du Bac-d’Asnières (aujourd’hui, 2 bis, rue Léon-Cosnard), dont la demande de permis date du 8 juin 1892. La rue, étroite et sombre, verra s’élever, presque en face, la façade arrière de l’immeuble de la rue de Tocqueville, quelques années plus tard. Etrangement, il s’agit d’un des deux seuls édifices - de ceux dont je parle aujourd’hui - a avoir été signé (de l’année 1893), et même daté. Nous y retrouvons la brique rouge, les travées saillantes latérales, une symétrie de bon aloi. Mais Plumet y ajouta de grands balcons suspendus, évoquant encore plus directement l’architecture italienne. Les garde-corps en pierre, pour leur part, sont d’une inspiration médiévale qui s’amplifiera avec le temps. L’architecture néo-gothique, à cette époque-là, ne relevait pas d’un goût innocent du pastiche, mais trahissait l’influence directe de Viollet-le-Duc, aux idées étaient encore loin d’être totalement admises, dont les ouvrages étaient pratiquement lus en cachette par la jeune génération. La référence à l’époque médiévale, avant de se banaliser, constituait donc encore un signe de modernité, l’expression d’une réaction à l’éclectisme alors triomphant.

Le 33, rue Truffaut, commandé par Gabriel Clément (demande de permis du 29 juillet 1893), est un immeuble beaucoup plus modeste. Plumet y résume les acquis des deux précédentes constructions, animant sa brique rouge de jolies briquettes bleues et suspendant un immense balcon central en pierre, faute d’avoir la place de faire saillir des travées latérales. Un élément apparaît ici pour la première fois : les départs d’arcs nervurés, qui soutiennent le grand balcon du deuxième étage. L’architecte les utilisera longtemps, comme un trait de style ou une signature.

Le 35 rue de Lévis, à l’angle de la rue de la Terrasse, fut commandé par M. Valette, qui en publia la demande le 31 août 1893. Cet immeuble est donc exactement contemporain de celui de la rue Truffaut, sauf que l’architecte y eut un plus vaste terrain, en plus de la possibilité d’exploiter les possibilités plastiques d’un angle. C’est sur celui-ci qu’apparaissent colonnes et loggia, les autres plans de façade accueillant plus largement les panneaux de brique rouge. Le travail de sculpture n’est sans doute pas aussi intéressant, revenant à une plus stricte influence italienne. Mais le dessin des ferronneries apparaît assez original, déjà prêt à porter le nom d’Art Nouveau.

En juillet 1894, l’œuvre de jeunesse de Plumet, au sens strict, se termine avec l’immeuble de l’avenue Malakoff (dans sa partie aujourd'hui appelée Raymond-Poincaré) que nous avons déjà évoqué. On y retrouve à peu près tout ce qui caractérise sa première manière : le goût de la symétrie, les encorbellements latéraux, un beau balcon suspendu, les briques sombres et les briquettes bleues, les arcs nervurés, une décoration d’inspiration légèrement médiévale, et une porte discrète, décorée de petits vitraux. Mais aussi un entablement, fait d’une simple barre de fer industriel, pour la porte du garage, qui ne le montre nullement indifférent à quelque détail audacieusement moderne. La façade appartient donc encore totalement à une assez longue et productive période de jeunesse ; rien n'y indique clairement la prochaine métamorphose du style de Charles Plumet.

Elle était pourtant déjà en gestation, à en juger par son vestibule, anticipation évidente de celui de la rue de Tocqueville. En effet, et pour la première fois, Emile Müller y réalisa de grands panneaux de terre cuite vernissée, à motifs de grosses fleurs de tournesols. Malheureusement, les proportions encore médiocres de cet espace ôtent une grande partie de l'effet pittoresque de cette création, la privant du caractère monumental qui aurait dû l'accompagner.
C’est ainsi que nous en arrivons au 36 rue de Tocqueville, construit pour M. van Loyen. La demande de permis remonte au 24 mars 1897, ce qui nous conduit à constater que Charles Plumet n’avait probablement rien projeté à Paris pendant près de trois ans. La métamorphose n’en est que plus considérable.











Nous retrouvons, en façade, une des travées saillantes qu’il affectionnait tant, couronnée par un grand balcon couvert, sauf qu’elle est complètement déportée sur la gauche, créant une franche dissymétrie, bien nouvelle dans l’œuvre de Plumet. Pour la première fois s’affirme la loggia ouverte, à belles arcatures, qui restera longtemps un trait de style caractéristique. Elle est soutenue par ces départs d’arcs déjà rencontrés rue Truffaut, et concentre le peu de couleur - plutôt ocre - qui anime la blancheur de la pierre de taille. La porte d’entrée reste comparable à celles des années 1891-1894, fort simple et discrète, agrémentée de petits vitraux de couleurs, mais sa poignée est une créateur formidablement réussie. Toutes les ferronneries, sans être très compliquées, adoptent désormais un dessin indiscutablement Art Nouveau, comme les vitraux décorant partiellement les grandes baies du bow-window latéral.

Si l’immeuble reste encore assez sobre, il apparaît stylistiquement plus caractérisé. L’influence médiévale s’est amplifiée, en particulier dans les entourages de fenêtres, mais tous les petits détails de décoration relèvent désormais du Modern Style. Ce que confirment les parties communes intérieures de l’édifice.

En effet, à partir du vestibule, il n’y a pas de doute : Charles Plumet est devenu un architecte Art Nouveau, et à une époque où le Castel Béranger de Guimard n’avait pas encore été révélé au public. Emile Müller a créé avec lui de vastes panneaux de faïence polychrome, d’où émergent de beaux iris en assez fort relief. Ils s’harmonisent parfaitement avec le reste de la décoration, en stuc ou en mosaïque de sol.












Au centre de la cage d’escalier, Plumet a dessiné les belles ferronneries ondulantes de l’ascenseur, détail qui signale un immeuble beaucoup plus bourgeois que toutes ses précédentes constructions. L’éclairage de cet espace est en partie obtenu grâce à de grands panneaux de briques de verre, certainement du même Falconnier qui fournissait Guimard, à la même époque, pour le Castel Béranger. Ailleurs, boutons de porte et plaques de propreté proposent aussi des motifs indiscutablement Art Nouveau, jolies créations du sculpteur Alexandre Charpentier, avec lequel Plumet venait d’ailleurs de créer le groupe de l’Art dans Tout. Nous sommes donc assurés que le désir d’une architecture homogène, où l’art investirait aussi toutes les disciples de la décoration intérieure, n’était pas l’idée isolée du seul Hector Guimard, mais qu’il appartenait à bien d’autres novateurs de sa génération.
L’immeuble de la rue de Tocqueville est une œuvre d’autant plus importante qu’elle doit être considérée avec l’édifice adjacent, construit par Léon Benouville à la même époque. Assez bien commentés par la presse contemporaine, ils eurent une véritable influence sur d’autres jeunes architectes, qui y virent les modèles d’un art moderne, simple et de bon goût, et qui ne nécessitait aucun investissement somptuaire.
Au début de l'année 1898, Plumet dessina un dernier immeuble pour son premier quartier d'élection, dont G. Clément était le commanditaire. Malheureusement, le 80 rue de Lévis ne vit jamais le jour et le XVIIe arrondissement resta à jamais le terrain d'un seul de ses chefs-d'œuvre de sa période Art Nouveau.