
Le 28 mai 1906, pas moins de six demandes de permis de construire furent déposées pour des immeubles de sept étages dessinés par l'architecte Théo Petit. Les propriétaires en étaient : Lemelin (pour le 134 rue de Courcelles et 80 avenue de Wagram), Petit lui-même (pour le 3 rue Cardinet et 132 rue de Courcelles), Fourmi (pour le 103 rue Jouffroy), Mme veuve Millardet (pour le 105 rue Jouffroy), Miquel (pour le 5 rue Cardinet) et Martel (pour le 7 rue Cardinet). Tous ces commanditaires habitaient dans le voisinage immédiat, y compris l'architecte, dont l'agence était située au 93 rue de Courcelles.
Le programme immobilier était évidemment spéculatif, mais répondait probablement aux possibilités financières de chaque partenaire. Il allait en résulter d'importantes différences dans la taille des immeubles, la richesse de leurs décors respectifs, et une très admirable variété dans la forme et le traitement des saillies, l'agencement des parties supérieures et des toitures, la place et l'importance des éléments céramiques ou sculptés.



Une relative unité d'ensemble fut malgré tout obtenue grâce au caractère gémélaire des deux immeubles d'angles, sur la rue de Courcelles, véritable colonne vertébrale de tout l'ensemble, caractérisés par leurs hautes tours précieusement colorées, et réunis visuellement par d'imposants groupes en assez fort relief, confiés au sculpteur Henri Bouchard, alors au tout début de sa carrière. Par ailleurs, leurs entrées monumentales ouvrent pareillement sur de vastes et luxueux vestibules, aux plafonds entièrement recouverts de caissons en plaques de grès. Si les deux édifices de la rue Jouffroy sont un peu plus sobres, le développement de leurs façades reste assez considérable et leur sculpture est d'une belle finesse. Quand aux immeubles de la rue Cardinet, nettement plus étroits, leur modestie est composée par des solutions architecturales assez expressives, comme le ravissant bow-window du n°7. Néanmoins, s'il existe de réelles différences de "standing" entre les immeubles, les ferronneries furent chargées de les atténuer, par l'apparition régulière des mêmes éléments.
Le sculpteur L. Binet, collaborateur régulier de Théo Petit, fut chargé d'animer toutes ces façades de ces jolis motifs qui le signalent comme l'un des meilleurs ornemanistes de l'Art Nouveau. Il les plaça partout où leur présence permettait d'accentuer la présence d'un arc ou d'un contrefort : ici deux chats, là une tortue au bord d'un marais, ailleurs des hortensias très stylisées, des grenouilles, du blé ou des oiseaux, totalement à l'opposé des puissants groupes de Bouchard, dédiés à des sujets plus sérieux, comme le travail, la famille ou la musique.
Au-dessus des portes, on trouve des bandeaux de mosaïque, et certains appuis de fenêtre sont en grès d'une douce couleur ocre, provenant des ateliers de Bigot. Ceux-ci sont également les auteurs des très exotiques tours d'angle, aux lignes ogivales, dont l'exubérance n'est pas sans évoquer certaines constructions d'Europe centrale, par exemple les très impressionnants dômes des plus beaux immeubles d'Orodea, en Roumanie.



Cet ensemble ferait presque mentir la tradition qui voudrait que l'Art Nouveau, en 1907, soit déjà en plein déclin. En réalité, et jusqu'à la Première Guerre mondiale, de nombreux architectes parvinrent encore à créer des œuvres originales, soit en exploitant les propositions apportées par les pionniers de la décennie précédente, soit en conduisant progressivement l'Art 1900 vers cette simplicité ornementale qui allait devenir l'Art Déco, dans les années 1920. Et de tels lotissements monumentaux, préfiguration élégante des H. B. M. (habitations à bon marché) de la ceinture parisienne, montrent que Modern Style et finance surent pendant longtemps s'accorder de façon très heureuse.
