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samedi 8 décembre 2007

13 rue Garibaldi (Suresnes - Hauts-de-Seine)


Le hasard m’a récemment fait découvrir “L’Architecture usuelle”, une assez passionnante revue, dont l’architecte E. Rivoalen fut longtemps le directeur. C’est en 1903 que ce collaborateur très régulier de “La Construction moderne” commença la publication de ce petit journal mensuel, imprimé à Dourdan, et qui allait paraître régulièrement jusqu’au début des années 1920.
La particularité principale de “L’Architecture usuelle’ était de s’intéresser aux petites maisons de banlieue, dont la clientèle appartenait à la moyenne bourgeoise. Au moins pendant les premières années de sa publication, on n’y trouve donc ni palais, ni villas luxueuses, aucun édifice industriel, fort peu d’immeubles parisiens et pratiquement rien en dehors de la région parisienne. Quelques pages y suffisaient à commenter une ou deux constructions, avec des détails techniques et financiers, des jugements stylistiques, le tout étant accompagné de dessins, de photographies et de plans. L’édifice principal de chaque numéro avait également droit à une jolie planche isolée en couleurs.
Cette revue évoquait ainsi des constructions assez fréquemment méprisées par les grandes revues d’architecture, plus friandes d’édifices publics ou d’immeubles urbains. J’en ai pourtant déjà parlé à propos des œuvres réalisées par Maurice Porche à Vincennes. J’y reviens donc pour évoquer un architecte totalement inconnu, et pourtant bien intéressant : André Chevallier.
En effet, au cours des premières années de la revue, cet artiste eut droit à plusieurs publications, notamment de maisons réalisées à Saint-Cloud, ce qu’il laisserait peut-être entendre qu’il exerça une partie importante de son activité dans cette ville. Mais “L’Architecture usuelle” évoqua également un petit cottage pour Clamart et commença même la série, dans sa 13e livraison (année 1904-1905), avec un autre cottage, alors situé avenue des Couvaloux, à Suresnes. Intéressons-nous à cette dernière...


Les documents publiés présentent une très pittoresque maison, construite en moellons de meulière, et protégée de la rue par une très simple clôture en bois, dont le joli portail d’entrée donnait, sur son linteau en carreaux de faïence, le nom de la propriété - “Ma chaumine” - et celui de l’architecte, en le déclarant actif à Paris (1). Le texte détaille les principales caractéristiques de la maison : “ainsi que le balcon abrité d’un auvent dont les montants, solidement ancrés par le pied, supportent tout le système de charpente rustique : c’est, avec le porche ouvert en arc rampant et son contrefort, autant de motifs rationnels, d’idées aimables ou amusantes, au lieu des caprices très bizarres que d’autres s’ingénient à formuler, sous prétexte d’art nouveau prétendu. [...] C’est, en un mot, de bonne construction et de l’architecture pittoresque, spirituelle en son absolue rusticité.”
Il fait peu de doutes que la critique assez vague désignait, sous le mot “autres”, Hector Guimard et son Modern' Castel (ou Castel Canivet), construit à Garches en 1899 (2). Le rapport entre les deux maisons est évident, notamment par la présence de comparables béquilles de bois, destinées à soutenir un important encorbellement, sauf que Chevallier resta dans le cadre d’une volontaire simplicité, là où Guimard avait haussé son castel au niveau d’une grande villa fortifiée, aux volumes compliqués et savamment imbriqués les uns dans les autres, agrémentée de balcons, de piliers et d’ouvertures largement encadrées de pierre. Il n’est pas inintéressant de savoir, si on en croit une revue allemande contemporaine, que la charpente et la menuiserie de la maison de Garches furent réalisées par M. Normand, artisan... à Suresnes.
Le cottage de Chevallier n’est évidemment pas une copie de l’œuvre de Guimard. Elle n’a jamais eu cette prétention. Mais, malgré sa grande sobriété, elle en présentait certainement une évidente variation. La presse nationale a été peu émue par la Modern' Castel, pourtant construit, avenue Alponse-de-Neuville, dans le prestigieux parc de Beauveau-Craon, comme par toutes les autres maisons construites à la même époque par Guimard dans la région parisienne (Sèvres, Versailles, Le Vésinet...) ; elle ne s’intéressa pratiquement, après le Castel Béranger, qu’aux édicules du Métropolitain. Mais, si une sorte de silence commença à entourer l’architecte, dont il fut sans doute en partie responsable en voulant garder un dangereux monopole sur la diffusion de son travail, cela ne veut pas dire que son travail ait été ignoré, notamment par des confrères actifs dans les environs. Et Suresnes n’est pas très éloigné de Garches. D’une manière générale, les influences sont toujours difficiles à mesurer. Sauf que, dans le cas précis, André Chevallier a très certainement proposé une version plus modeste et financièrement raisonnable, d’un modèle parfaitement identifiable.
Le Modern' Castel, en dehors de quelques détails et de sa belle clôture métallique - curieusement sauvegardée, alors que, généralement, ce genre d’éléments est prioritairement sacrifié -, nous est parvenu dans un état désespérant, puisqu’il fut entièrement modifié dans les années 1930. perdant alors toutes ses saillies, ses très originales béquilles de bois, sa petite toiture d’angle et tous ses balcons. L’œuvre de Guimard ne s’y reconnaît pratiquement plus, au point que la reconstitution de son état d’origine apparaît désormais inimaginable.
Comme l’article de “L’Architecture usuelle” donnait l’adresse de la maison de Chevallier, je me suis bien évidemment précipité sur place, avec l’espoir de retrouver cet intéressant avatar du castel de Guimard, mais aussi avec la crainte qu’il ait été victime de l’urbanisme qui a tant modifié cette partie des Hauts-de-Seine, A l’heure actuelle, une “avenue” des Couvaloux n’existe pas à Suresnes, mais une “rue” porte heureusement ce nom. Ce fut donc le point de départ d’une “chasse au trésor”, finalement assez courte, puis l’étonnant balcon de la maison était facilement visible, non pas dans la rue des Couvaloux elle-même, mais au bout de la rue Henri-Regnault qui la traverse. Sans doute l’avenue que je cherchais est-elle devenue, entre-temps, l’actuelle rue Garibaldi.

La maison est pratiquement restée dans son état d’origine, puisqu’elle a conservé, outre ce pittoresque balcon, ses ferronneries d’origine et son curieux contrefort d’angle. Certes, le porche a été fermé. Et la clôture en bois a été remplacée par un mur en meulière, plus solide. Cette modification a donc entraîné la perte du porche d’entrée, le nom de la propriété et la signature de l’architecte. Mais, au lieu d’être démolie pour faire place à une habitation plus grande, la construction fut simplement agrandie - sans doute dans les années 1930, dont témoigne le style des garde-corps des fenêtres supplémentaires -, grâce à l’achat probable du terrain adjacent : sur la rue Garibaldi, le mur qui séparait à l’origine les deux parcelles a d’ailleurs été bizarrement conservé.
Lors de ces travaux, la charmante salle-à-manger, longuement décrite dans l’article de 1904 - et visible sur le dessin en couleurs de la planche hors-texte -, aurait-elle été également transformée ? Peut-être a-t-elle perdu, outre sa cheminée-dressoir, partiellement réalisée en céramique, ses étranges sièges latéraux intégrés aux boiseries. Mais ses deux fenêtres étroites, en arc de cercle, ont heureusement été conservées.
Cette petite promenade matinale à Suresnes fut extraordinairement réjouissante, parce qu’elle laisse espérer que tout ce qui était un peu original, en 1900, n’a pas été systématiquement détruit. C’est donc avec un certain optimisme que je suis reparti vers la gare du Val-d’Or, tout en musardant - comme jen ai l’habitude - dans quelques rues de ce joli quartier de Saint-Cloud.

J’y fus attiré par deux maisons, qui présentaient avec celle de Suresnes quelques intéressants points communs : un balcon en bois blanc, orné d’un motif très simple en forme de V renversé, et de discrètes ponctuations dans la meulière, sous forme de fines lignes de petites briques vernissées en vert. La première se trouve au 30, avenue de Longchamp ; la seconde, agrémentée de superbes linteaux de fenêtres en fer, est au 55, avenue Alfred-Belmontet. Cette dernière a certainement perdu une partie de son portail d’origine, la maçonnerie laissant supposer quelque chose de nettement plus intéressant que la grille aujourd’hui visible.


En vérifiant parmi les articles de “L’Architecture usuelle”, il n’a pas été difficile de retrouver la maison de l’avenue de Longchamp, publiée dans la 25e livraison (1905-1906). On y retrouve son joli portail - et les jolies décorations en coup-de-fouet qui ornent la clôture - et son étonnant arc d’inspiration médiévale, qui fermait à l’origine l’entrée du jardin arrière. André Chevallier y est bien mentionné comme architecte. Les traits de style, communs entre toutes ces maisons, permet d’être certains que la troisième d’entre elles est également son œuvre.











Malheureusement, si une autre de ses constructions clodoaldiennes figure bien dans la 59e livraison de la revue (année 1907-1908), il s’agit d’un édifice complètement différent. Il nous permet au moins de supposer cet architecte particulièrement actif dans ce quartier du Val-d’Or, et certainement aussi dans les localités voisines de Saint-Cloud.
Pittoresque et original, agrémentant ses maisons d’allusions plus ou moins discrètes à l’Art Nouveau et aux formes médiévales, André Chevallier méritait, sans doute, d’être sorti un court instant de son trop long oubli. Il nous propose, en tout cas, une vision un peu nouvelle de l’architecture suburbaine, dans ses rapports ténus, car difficilement mesurables, avec l’œuvre des “grands” créateurs.

(1) Une recherche dans les demandes de permis de construire de la ville de Paris s’est révélée bien décevante, donnant la référence, éventuelle et rare, de très bas édifices, modestes, dont la vie doit avoir été brève. Certes, le patronyme de Chevallier est assez courant, mqais aucun architecte ayant porté ce nom n’y est mentionné avec le prénom d’André. On doit donc en conclure que celui-ci avait certainement son agence à Paris, mais avec une très probable spécialisation dans les pavillons de banlieue.
(2) Dans un premier état de cet article, j'avais inclus deux images de la maison de Guimard. Mais, consacrant aujourd'hui (23 décembre 2007), un texte spécifique à la construction de Garches, jai préféré y regrouper toutes les photographies destinées à l'illustrer. On s'y reportera donc pour la comparaison entre les deux édifices.