
Délirant, hallucinant, excentrique... tous les adjectifs susceptibles d’évoquer la démesure et l’outrance sont autorisés pour qualifier cet incroyable immeuble d’angle, très divertissant, et pourtant tellement incongru dans un environnement urbain d’une sagesse bien ordinaire. S'agit-il d'un gâteau débordant de crème Chantilly ? D'une montagne de guimauve ? Il se caractérise essentiellement, en effet, par son décor sculpté envahissant, en grande partie d’inspiration florale, qui se répand en généreuses courbes et contre-courbes caractéristiques de l’Art Nouveau, mais débordantes et abusivement compliquées, jusqu'à devenir inquiétantes pour le passant effrayé. Du moins l'était-il certainement au début du XXe siècle, tant il devait être peu habitué à une décoration aussi... moderne ! A lui seul, cet édifice pourrait justifier le terme de “nouille”, parfois méchamment appliqué à l’architecture de cette époque, pour le caractère presque “comestible” de cette sorte de pâtisserie dégoulinante.


Néanmoins, il ne faudrait pas se méprendre. La structure de l’édifice reste traditionnelle, et le décor ne sert qu’à déguiser des lignes bien droites et des alignements réguliers. La surprenante et célèbre porte d’entrée, pour ne prendre qu’un exemple, n’est rien d’autre qu’un habillage joliment tourmenté, entourant d’une façon très habile une ouverture sans originalité particulière.
Alfred Wagon n’est aujourd’hui connu que pour cet immeuble, commandé par M. Dulac en 1905 - la demande de permis de construire fut publiée le 25 avril -, mais il semble avoir été amplement suffisant pour lui apporter cette célébrité qu'il connaît aujourd'hui auprès des amateurs d'Art Nouveau. Domicilié 311, rue de Vaugirard, Wagon était alors particulièrement actif dans les 7e, 14e et 15e arrondissements, mais avec une banalité plus ordinaire qui lui était sans doute beaucoup plus naturelle.


S’il était nécessaire de trouver un équivalent à son incroyable construction, ce n’est pas à Paris qu’il faudrait le chercher, ni même en France, mais plutôt en Italie ou en Espagne. Cet art de l’excès, foncièrement latin, se rencontre en effet de plus en plus rarement, au fur et à mesure qu’on s’éleve vers le Nord de l’Europe. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil dans le vestibule de notre immeuble : le dessin des boiseries et des stucs - sur les murs et jusque sur le plafond - trahissent la même influence méridionale, donnant l’insolite impression d’être dans un quartier populaire de Barcelone, plutôt que dans un coin assez bourgeois d'un arrondissement de Paris.
On l’aura compris : le chef-d’œuvre de Wagon apparaît comme une sorte d’amusante incongruité dans le paysage parisien. On ne s'étonnera donc pas du silence de la presse artistique contemporaine, qui s’est refusée à en faire la publicité.
