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lundi 14 juillet 2008

169 bis boulevard Lefebvre (15e arrondissement)


Sur un boulevard alors très largement ouvert sur la nature, Jules Lavirotte reçut la commande d’une petite maison de deux étages, émanant de M. Carré, alors domicilié à Vitry-sur-Seine. La lettre de demande de permis fut publiée le 14 août 1905.
Pendant bien des années, ce projet du boulevard Lefebvre fut seulement connu, grâce à la publication du dessin d’une élévation exposée au Salon, comme un immeuble de rapport. L’édifice n’ayant pas été identifié comme tel, sur place, le projet fut donc tout simplement déclaré non construit par les premiers spécialistes d’Art Nouveau.
En fait, l’architecte s’était bien vu confier, dans un premier temps, la réalisation d’une construction de six étages, mais, devant la réticence finale du commanditaire à avoir des locataires dans sa propriété, son projet fut rapidement réduit à la réalisation des premiers niveaux, sous forme d’une simple maison, plus simplement destinée à M. Carré et à sa seule famille.

Le projet fut donc bien réalisé, mais considérablement réduit dans ses ambitions. Menacé de destruction il y a quelques années, il est aujourd’hui, non seulement sauvé, mais à présent entièrement restauré. Un peu trop, semble-t-il ? Les murs d’une invraisemblable couleur rose-orangé ne sont pas spécialement du meilleur goût, et la rénovation a fait disparaître la porte d’entrée originale du petit édifice - qui, avec le temps, avait fini par être en partie loué ! Doit-on vraiment appeler ceci une “rénovation”. Et qu’à bien pu devenir la porte en bois originelle ? Sans doute a-t-elle été détruite . J’ai eu l’heureuse idée de la photographier, il y a une vingtaine d’années, à une époque où la parcelle portait encore le n°169. L’image permettra de faire la comparaison avec la porte vitrée qui lui a été substituée, qui lui a emprunté les éléments principaux de sa composition, mais avec une confondante sécheresse.











On se félicitera, au moins, du nettoyage parfait des peintures murales de la façade, à laquelle la stylisation et des couleurs presque acidulées donnent un petit charme “aztèque” tout à fait sympathique. On peut à présent en savourer pleinement les motifs fort simples, mais d’un graphisme parfaitement harmonieux. Au moins pourrait-on l’appeler “secessionniste”, ce qui n’est pas une injure envers Lavirotte. Adepte des premiers jours d’un Art Nouveau à la française, il semble avoir été capable, dès 1905, de trouver une manière presque “viennoise” pour renouveler son architecture.
Il aura ainsi démontré qu’avec quelques peintures murales, des briques émaillées et de jolies courbes pour souligner l’entrée de la maison, on pouvait faire une petite construction pleine de charme. Malheureusement, dans un environnement devenu si dramatiquement laid, elle fait déjà figure de vestige archéologique.

dimanche 8 juin 2008

151 rue de Grenelle (7e arrondissement)


Toute première œuvre achevée, en 1899, par Jules Lavirotte - dont la petite signature discrète n’a pas encore la beauté de l’énorme paraphe de la façade de l’hôtel de la rue Sédillot, où il apparut pour la première fois -, cet immeuble de la rue de Grenelle aura de quoi surprendre les inconditionnels de cet architecte singulier. La précocité de l’édifice n’est certainement pas en cause, puisqu’on y trouve déjà, parfaitement abouti, le fameux lézard qui constitue un des ornements majeures du célèbre immeuble de l’avenue Rapp, et sur une porte qui constitue déjà, en soit, un petit bijou d’Art Nouveau.

Mais le reste de la façade, malgré quelques motifs assez insolites - comme les étranges fragments sculptés paraissant évoquer des détails d’armure -, laissera assez froid l’amateur exigeant. En dehors de l’inquiétant lézard, sur l’autre vantail occupé à déguster un épi de maïs, et l’ensemble de cette porte d’entrée, aux ferrures puissantes suggérant sommairement le profil de dauphins et au décor virtuose de roseaux, on admirera le non moins remarquable garde-corps de la fenêtre axiale du premier étage et peut-être le décor de tournesol des consoles adjacentes. Car l’immeuble proprement dit ne semble pas avoir été l’œuvre de Lavirotte, qui n’y serait donc intervenu que pour des travaux bien limités.

Une première demande de permis a été retrouvée pour cette parcelle, à la date du 10 mars 1883. M. Polaillon était alors le commanditaire d’une construction de rapport dessinée par l’architecte Cugnière. Seize ans plus tard, le 7 avril 1899, le même propriétaire fit publier une nouvelle demande de permis de construire, pour une parcelle située au n°151 bis, et dans laquelle Lavirotte était sensé ne réaliser qu’une construction de deux étages.

Que devons-nous conclure de ces éléments historiques bien sommaires ? Certainement que notre sympathique architecte ne fut en réalité chargé que d’élever une sorte de petit bâtiment ouvrant, par une boutique au rez-de-chaussée, sur une étroite impasse latérale. Cet édifice aurait également relié les deux immeubles parallèles déjà existants, devant occuper une partie de leur cour intérieure commune. Ce que nous pouvons voir aujourd’hui ne permet guère de se faire une idée précise de la réalité des travaux de 1899, mais Lavirotte en profita au moins pour faire d’intéressants aménagements décoratifs, tant au niveau de la porte d’entrée principale que par quelques nouveaux petits détails pittoresques dans la cour intérieure, en briques de couleur. Sans doute lui doit-on aussi le surprenant ornement en métal, sur l’étroite passage latéral - depuis l’époque devenu une véritable rue -, où on identifie bien les initiales de J. Polaillon, dans une composition suffisamment compliquée pour avoir été dessinée lors de la seconde campagne de travaux. Peut-être est-il aussi intervenu dans la décoration intérieure, les boiseries des portes conduisant à l’escalier principal paraissant suffisamment originales, avec leurs boiseries reprenant un peu l’idée de l’épi de maïs.

On l’aura remarqué, cet ouvrage, appartenant à une première période de la carrière de Lavirotte, courte et constituée de petits projets difficiles à évaluer, est un travail purement utilitaire. Mais, doté d’un véritable talent et sans doute aussi d’une capacité à convaincre sa clientèle d’en vouloir toujours un peu plus, il aura probablement eu la possibilité de déborder du bien modeste programme initial.

dimanche 9 septembre 2007

2 rue Balzac (Franconville - Val-d’Oise)


Je m’aperçois, presque avec horreur, que mes premiers articles de rentrée sont assez pessimistes, puisque j’y évoque des œuvres parvenues jusqu’à nous dans un assez triste état. Mais, malheureusement, l’Art Nouveau parisien a connu des heures noires : considéré dans les années 1950 et 1960 comme démodé, d’un goût douteux et d’une irrécupérable vulgarité, on n’a eu aucun scrupule à détruire quelques-uns de ses plus grands chefs-d’œuvre et, pendant longtemps, sans susciter la moindre émotion. C’est, malheureusement, une réalité de son histoire. Finissons donc cette petite série, avant de revenir à des propos, je l’espère, plus joyeux.
La charmante maisonnette construite en 1907 par Jules Lavirotte pour M. Dupont nous est connue par deux documents. D’abord , sa publication dans le recueil “Villas et petites maisons au XXe siècle”, édité par la Librairie centrale d’art et d’architecture, où la plupart des façades et des plans fut photographiée ; ensuite par le curriculum vitæ de l’architecte, contenu dans son dossier d’inscription à la Société des Architectes diplômés, un document fort intéressant puisque sa date tardive permet d’y voir la liste de l’essentiel de ses œuvres réalisées.


Notre sympathique artiste n’a donc pas fait que des immeubles excentriques dans l’enceinte même de Paris. Loin d’une inspiration échevelée, symboliste et parfois même autobiographique, il se consacra parfois à des projets plus simples, où, en l’absence de tout décor sculpté ou coloré, il sut montrer sa capacité à réaliser des choses parfaitement artistiques dans leur sobriété même, et à exposer l’architecte, loin des amusants délires du décorateur.
En 1903, il avait participé à l’Exposition de l’Habitation, ouverte au Grand Palais, aux côtés de Guimard, Plumet et Benouville. Il y présentait deux petites maisons, témoins de son intérêt pour l’habitat populaire et la préfabrication. Il fut également entraîné dans l’aventure du parc Beauséjour, probablement par Guimard, qui y construisit le Castel d’Orgeval et deux modestes maisons appelées “Rose d’Avril” et “Clair de Lune”. Lavirotte y réalisa au moins une construction, non encore parfaitement identifiée, et peut-être une seconde, plus hypothétique.
En province, il dessina aussi quelques villas, dans une aire géographique plus proche de son Lyonnais natal. L’architecture pavillonnaire lui était donc aussi habituelle et familière que la construction d’immeubles. D’ailleurs, un de ses plus intéressants projets tardifs, un immeuble situé sur le boulevard Lefebvre, devint finalement une pittoresque petite maison sur deux niveaux.
La villa Dupont de Franconville n’est donc pas une œuvre isolée. Mais, assurément, ce fut la plus réussie des réalisations de Lavirotte dans ce genre bien particulier. Car son intérêt artistique vient essentiellement de sa silhouette, obtenue avec des moyens très simples : une toiture débordante, à la ligne élégante et avec une jolie crète, où apparaît une haute fenêtre étroite ; un grand arc soulignant la pièce principale du rez-de-chaussée, protégé par un petit toit d’une forme élégante ; un appui d’escalier en bois, à la ligne sobre et très japonisante ; un soubassement en pierre de taille, faisant presque office de socle à cette adorable sculpture habitable, paraissant à la fois simple et confortable. Nous sommes bien loin, ici, des excentricités des avenues de Wagram ou Rapp !

Malheureusement, la maison a été assez récemment défigurée par la construction, assez... radicale, d’une véranda, qui a totalement brisé son équilibre originel. Entre charme et confort, les propriétaires ont choisi : la beauté a été sacrifiée pour le gain d’une pièce supplémentaire.
Il y a quelques années, j’avais eu l’occasion de visiter cet édifice, alors pratiquement dans l’état voulu par Lavirotte. C’est à l’obligeance d’un ami que je dois d’avoir connu - et vu - son état actuel : ses photographies parlent d’elles-mêmes et nous évitent un commentaire trop bavard, qui pourrait être désobligeant. Pourtant, si les images sont impressionnantes, l’espoir est encore permis, car cette véranda paraît assez simplement plaquée contre la façade d’origine. Il suffirait donc tout simplement de la supprimer pour retrouver l’état initial de la maison : la jolie toiture de la fenêtre du salon n’a pas été touchée, pas plus que l’escalier ou les piliers en meulière conduisant au sous-sol semi-enterré. Mais il faudrait aussi reconstituer l’arête du toit, aujourd’hui remplacée par quelque chose qui, paraissant s’en approcher, n’a pourtant ni forme, ni caractère.
Cet exemple nous montre à quel point l’architecture peut être fragile et comme il est facile de la défigurer, surtout lorsqu’on ignore son intérêt artistique ou même l’identité de son auteur. Hélas, un nombre déjà impressionnant de ces villas d’architectes ont déjà disparu, et la plupart d’entre elles, sans traces, sans photographies, sans aucun témoignage, et dans la plus totale indifférence.

jeudi 17 mai 2007

34 avenue de Wagram (8e arrondissement)


Une carte postale d’époque rappelle que cet hôtel de tourisme, devenu célèbre sous le nom de Ceramic Hotel, s’appelait à l’origine “Logiluxe Parisien”. Son commanditaire était une femme, Mme Russeil, qui fit publier sa demande de permis le 25 novembre 1902. Malgré l’étroitesse de la parcelle, la construction dura certainement plus d’un an, puisque la signature de Jules Lavirotte, exagérément visible sur la façade, est suivie de la date de 1904. Elle est accompagnée de celle du céramiste, Alexandre Bigot, et du sculpteur, Alaphilippe, que nous avions déjà rencontré rue de Hanovre, où il travailla en 1908.

La façade est entièrement couverte de briques vernissées et de grès flammé. Le décor, principalement floral - en dehors de quelques hannetons, sorte de signature emblématique de l’architecte -, est d’une exquise poésie, notamment par la présence d’immenses jarres d’où s’élève une luxuriante glycine. Ailleurs, on peut reconnaître des coings, au milieu de branchages plus indéterminés. Les derniers étages avouent une curieuse et amusante influence égyptienne, jusque dans le choix des couleurs, limitées au blanc, à l’ocre et au vert.












A l’origine, ce ravissant édifice servait probablement à louer des appartements meublés, aux touristes désireux de résider près de la place de l’Etoile et des Champs-Elysées, mais dénués de la fortune des habitués des palaces. Son décor assez sobre - Lavirotte pouvait difficilement surpasser la débauche ornementale de son immeuble de l’avenue Rapp -, suffisait à lui servir d’enseigne, jolie tache de couleur dans la grisaille ambiante de façades blanches très sagement alignées.
Le jury du concours de façades de la ville de Paris ne s’y trompa pas. Il décerna une nouvelle prime à Lavirotte, en 1905, pour sa façade aux volumes joliment variés et au décor poétique, gaiement coloré.

mardi 1 mai 2007

29 avenue Rapp (7e arrondissement)


Le 29 avenue Rapp, construit par Jules Lavirotte entre 1900 et 1901, est certainement, avec le Castel Béranger et les entrées de métro de Guimard, une sorte de symbole emblématique de l'Art Nouveau parisien. C'est toujours avec un vrai régal qu'on guette la première expression des curieux qui le découvrent. Et ceux qui viennent l'admirer en croyant le connaître, dont je suis, sont systématiquement surpris de le trouver encore plus extraordinaire que dans leur souvenir... Cet immeuble, dans son désordre architectural, dans sa démesure ornementale, dans sa luxuriance colorée, provoque à chaque fois une émotion inédite, très surprenante.
On a dit et écrit beaucoup de choses sur cet édifice. Et beaucoup de bêtises ! La principale concerne peut-être son commanditaire, que la tradition dit être Alexandre Bigot, le créateur de l'immense mur de grès flammé qui recouvre entièrement la façade. Et le panneau historique qui jouxte la construction le rappelle à nouveau. Les "pelles à tartes" sont pourtant généralement bien documentées. Qu'en est-il donc ? La demande de permis de construire, du 30 octobre 1899, est pourtant très claire : elle a été déposée par Ch. Combes et Lavirotte. Le premier homme est certainement un associé financier ; le second n'est autre que l'architecte, alors domicilié au 134 rue de Grenelle, qui s'installera plus tard dans le petit square Rapp, plutôt que dans cet immense édifice cossu, d'un rapport économique plus conséquent. Il apparaît ainsi évident que le seul véritable propriétaire était Lavirotte, qui utilisa ici la troisième partie de la parcelle triangulaire de Mme de Montessuy, où il avait précédemment édifié l'hôtel de la rue Sédillot et l'immeuble du square Rapp. La légende d'une maison publicitaire, destinée à promouvoir les céramiques architecturales de Bigot, s'écroule donc d'un coup, même si l'immeuble lui permit, évidemment, d'assurer sa solide réputation dans la domaine de la décoration urbaine : les vertus de solidité et de salubrité du grès flammé y sont encore constamment vérifiées (1).
La prouesse technique, qui permit de réaliser ici le premier immeuble entièrement en couleurs, n'échappa pas au jury du Concours de façades de la ville de Paris qui, en 1901, attribua une prime à cette réalisation, tout en émettant malgré tout de solides réserves sur le style et l'outrance de sa décoration.




















Car nous sommes en présence d'un véritable catalogue de modèles : fleurs, animaux, personnages, motifs stylisés, tout ce qu'il était alors possible d'imaginer sur une façade d'immeuble est ici présent. Encore une fois, l'architecte invente un véritable bric-à-brac, mais en faisant plus volontiers appel à des civilisations lointaines et mystérieuses, tant dans l'espace que dans le temps. Pourtant, au milieu de cette incroyable accumulation, soulignée par des verts, des bleus et des bruns d'une sombre densité, émerge soudain une calme et ravissante élégante contemporaine - probablement un portrait de Mme Lavirotte, qui était artiste-peintre -, portant un renard autour du cou comme si elle sortait pour aller au spectacle... mais entre une Eve triomphante et provocante et un Adam douloureux et repentant. Nul doute que ce dessus-de-porte ait un sens autobiographique à peine déguisé, où la femme semble triompher presque sans gloire.





















La littérature consacrée à cette maison a abondamment évoqué son caractère érotique. Non sans raison, si on regarde attentivement le dessin de la porte d'entrée, aux détails facilement suggestifs, dont la poignée en forme de "lézard" évoque une des métaphores alors très populaires pour désigner le pénis. Cette allusion phallique apparaît jusque dans le plan du rez-de-chaussée, dont le dessin du corridor et de la cour suggère ouvertement la forme d'un membre viril.
Chacun est libre d'aller chercher, parmi tous les détails sculptés, d'autres allusions sexuelles, tant féminines (les scarabées) que masculines (les têtes de taureaux), que l'architecte se sera plu à inclure dans son décor. Mais qu'on n'aille rien en conclure de définitif sur les phantasmes intimes de Lavirotte : son immeuble suggère en même temps tout l'humour avec lequel il faut le regarder, et les limites qu'on doit forcément donner à une analyse qui risquerait d'être trop bêtement sérieuse !











Si Alexandre Bigot fut évidemment un collaborateur précieux, et même essentiel, dans cette entreprise, le sculpteur n'eut pas un rôle moins important, même si son nom resta plus confidentiel. Car Jean-Baptiste Larrivé ne fut pas un ornemaniste ordinaire ; il allait même devenir lauréat du Prix de Rome de sculpture, en 1904 ! Son rôle dans l'entreprise explique donc qu'il ait signé, en même temps que Lavirotte, la maquette en plâtre de la porte d'entrée qui fut ensuite remise à Alexandre Bigot, pour être réalisée dans ses ateliers de Mer, dans le Loir-et-Cher. J'ai eu l'immense chance, il y a quelques années, de pouvoir acheter cette maquette, ici présentée pour la première fois. Elle avait malheureusement été recouverte d'un badigeon doré, sans doute pour masquer quelques éclats disgracieux, mais cette opération lui permit d'être sauvée. Heureusement, la véritable couleur, d'un joli vert d'eau, apparaît par endroits.
Récemment, un autre exemplaire du même objet, en plâtre blanc, fut proposé à la vente par un antiquaire parisien, à la différence près qu'il ne comporte aucune signature. Un musée américain l'a rapidement acheté. Sans doute Bigot avait-il trouvé assez sage, compte tenu de la fragilité du matériau, d'en réaliser un ou plusieurs autres tirages. Ainsi pouvait-il s'adonner à ses essais de couleur en toute tranquillité, assuré de pouvoir disposer d'un exemplaire de remplacement en cas d'accident.

(1) Note du 15 octobre 2007 : Dans un article paru dans le numéro de "L'architecture" du 27 avril 1901, l'architecte Louis-Charles Boileau a raconté, avec sa verve bien connue et un certain enthousiasme, la visite qu'il fit chez Lavirotte, décrivant son appartement du square Rapp, et relatant sa visite complète de l'immeuble. Il profita de l'occasion pour décrire également, mais plus sommairement, le bâtiment voisin de l'avenue Rapp, alors en fin de construction. C'est donc à lui que nous devons l'information selon laquelle Alexandre Bigot aurait été propriétaire de l'édifice : "... étant entré un dimanche en flânant, avec la permission de M. Bigot, propriétaire de ce nouvel immeuble", affirmation réitérée en note à la fin de l'article. Que devons-nous donc conclure d'un texte apparemment documenté, et directement auprès des personnes concernées ? Le céramiste n'était assurément pas dans l'opération à la fin de l'année 1899. Mais des difficultés financières ont peut-être conduit à lui vendre l'immeuble, avant même son achèvement. Le décor en grès cérame était donc peut-être, à l'origine, d'une importance aussi mesurée que dans le square Rapp. Mais le nouveau statut du bâtiment, comme propriété d'un céramiste commençant alors une brillante carrière dans le décor architectural, conduisit sans doute à donner plus d'importance à un matériau neuf, solide, coloré et d'un entretien très facile. Les deux artistes finirent par en faire un très brillant tour de force technique, doublé d'une évidente fonction publicitaire.

3 square Rapp (7e arrondissement)


Jules Lavirotte et la comtesse de Montessuy n'en sont pas restés là dans leurs folies... architecturales ! En effet, le 18 juin 1898, soit seulement quelques mois après leur demande pour la rue Sédillot, nous les retrouvons à nouveau associés pour un autre permis de construire. Celui-ci est demandé pour une adresse à première vue étrange, 33-35 avenue Rapp, où la commanditaire se fit d'ailleurs domicilier pour l'occasion. Cette bizarrerie géographique a une explication très simple : c'est en effet à ce niveau de l'avenue Rapp que s'ouvre la très discrète impasse. Cette très courte voie semble avoir été initialement appelée "villa de Monttessuy", avant d'adopter son nom actuel beaucoup plus discret.
L'audacieuse comtesse continuait ainsi à lotir un vaste terrain triangulaire, en faisant toujours confiance à l'architecte qui, grâce à elle, commençait à se faire une réputation. Sur l'une des pointes de la parcelle, nous trouvons ainsi l'hôtel de la rue Sédillot ; sur la seconde, le présent immeuble. Et la troisième allait bientôt voir apparaître l'étonnant immeuble du 29 avenue Rapp dont nous parlerons bientôt.
Lavirotte a adopté une fausse discrétion, en ramassant sa construction au fond de cette impasse coudée. Difficile de la trouver si on ne vient pas l'y chercher ! Sans doute empêché par la réglementation parisienne d'occuper le fond du square, il en habilla le grand mur aveugle avec un immense trompe-l'œil en bois, longtemps dégradé mais récemment restauré (malheureusement de façon incomplète), et il ferma l'accès à l'immeuble avec une grille au dessin compliqué, joliment ouvragée.


D'un point de vue décoratif, l'artiste semble s'être considérablement libéré par rapport à l'hôtel précédent, osant l'accumulation, et parfois même la surcharge : ferronneries et grès flammés sont employés avec beaucoup plus de franchise, la sculpture devient envahissante ; chaque morceau de mur devient l'occasion d'inventer un motif. On notera au passage les étonnants visages de "sauvages", peut-être un souvenir d'une des attractions exotiques qui avaient tant impressionné le public de l'Exposition universelle de 1889. Un tel luxe ornemental permet d'excuser un volontaire manque d'homogénéité, de justifier toute absence de modestie, et d'accepter une assez déroutante "horreur du vide".
Mais qu'on ne se méprenne pas : Lavirotte fut un architecte beaucoup plus sérieux qu'il ne voudrait le faire croire : la tour suspendue, coincée dans l'angle, cache un système très ingénieux d'alimentation hydraulique !
En jetant un œil à travers la porte, on pourra apercevoir les trésors d'un vestibule incroyablement obscur. Car, bien mieux que rue Sédillot, l'architecte s'est intéressé à la décoration intérieure, dessinant la rampe d'escalier, les vitraux, les portes des appartements. Il faut dire qu'il se servait lui-même, puisqu'il vint s'installer dans les hauteurs de son édifice, où il allait concevoir le reste de son œuvre architecturale.










Terminons ici par un conseil général, mais qui ne semble pas inutile à propos de maisons aussi célèbres et quotidiennement admirées. Je sais - pour la ressentir moi-même quelques fois - toute la frustration qu'on peut ressentir à l'idée de devoir admirer ce patrimoine architectural sans pouvoir y entrer ! Mais ces immeubles ne sont pas des musées et leurs occupants peuvent être légitimement irrités de voir certains curieux tenter de forcer le passage, parfois d'une façon assez peu courtoise. Qu'on se mette cinq minutes à leur place ! Si je présente parfois des intérieurs, c'est donc toujours avec l'accord d'un locataire ou d'un concierge, et jamais sous un faux prétexte.
Mais qu'on se rassure : les édifices les plus prometteurs cachent parfois des espaces intérieurs bien décevants. L'architecture Art Nouveau est, assez souvent, un pur art de façade. Heureusement, les plus beaux intérieurs ont été publiés ou sont visibles sur le net. Et pour le square Rapp, ce n'est pas compliqué : allez voir sur "fragrance1900.net". Votre curiosité sera pleinement satisfaite !

lundi 30 avril 2007

12 rue Sédillot (7e arrondissement)


J'aurais mauvaise conscience à tenter les amateurs avec mes images de la "Maison des arums" sans les inciter à se déplacer également, quelques rues plus loin, vers l'un des plus incroyables "nids" d'Art Nouveau de toute la capitale. D'autant que le quartier est assez mal desservi par le métro... Que le déplacement soit donc pleinement profitable !
Sortons ainsi la très grosse artillerie, en consacrant trois nouvelles notices aux premiers édifices, majeurs, de Jules Lavirotte, dont le destin - nous le verrons - est intimement lié. Ceci ne veut pas dire, loin de là, que tout ce que je vous ai montré jusqu'ici n'était que des apéritifs. Mais s'il faut parler de chefs-d'œuvres absolus, en voici. Certainement.
D'origine lyonnaise, Lavirotte n'avait pratiquement rien construit avant l'hôtel qui lui fut commandé par la comtesse de Montessuy, dans la charmante et tranquille petite rue Sédillot. Au moment de la demande de permis, du 11 février 1898, la dame habitait 116 rue Saint-Dominique, soit dans les environs immédiats. Il existe, un peu plus haut dans le même quartier, une rue "de Monttessuy" (avec deux "T"), dont le Dictionnaire historique des rues de Paris, de Jacques Hillairet, nous apprend qu'elle porte le nom d'un comte de Monttessuy, depuis 1873. Assurément, cette famille devait posséder de nombreux terrains dans cette partie de l'arrondissement.
D'emblée, l'architecte s'est ingénié à créer une œuvre singulière, qui pastiche ouvertement, et non sans humour, l'architecture classique alors dominante dans les milieux de l'aristocratie et de la grande bourgeoise. La propriétaire devait être audacieuse ou passablement provocatrice pour s'associer à un tel défi !
Nous avons ainsi droit à quelques poncifs de l'éclectisme : grands balcons pour les espaces nobles, tourelle latérale aux larges ouvertures. Mais avec la superposition d'un décor assez envahissant, des ferronneries complexes, et surtout une animation de l'élévation qui propose soudainement de l'édifice l'aspect d'un soufflé soudainement monté, débordant de partout, à la fois pompeux et grotesque. Et pourtant si neuf !

La tour est particulièrement étonnante. Son ornementation compliquée - où s'inscrit malgré tout un mascaron féminin d'un classicisme volontairement dérisoire - évoque presque l'art médiéval allemand, avec ses éléments métalliques paraissant tout droit sortis d'un blason, jusqu'aux animaux fantastiques portant, dans leurs gueules, l'appui de la fenêtre du second étage !
Le mélange stylistique de ce décor assez délirant est particulièrement sensible dans la porte d'entrée, variation évidente de celle du Castel Béranger qu'Hector Guimard - Lyonnais, lui aussi - était alors en train d'achever au 16 rue La Fontaine. Mais, encore une fois, Lavirotte y associe des éléments baroques et médiévaux à un classicisme boursouflé, ouvertement caricaturé. Presque ridiculisé.


Pourtant, et très paradoxalement, l'édifice sait rester délicat dans tous ses détails, ce qui confère encore plus de force à sa nouveauté : la sculpture est fine, le travail du métal délicat et original, et Lavirotte a introduit des carreaux et des colonnes en grès flammé, œuvres du céramiste Alexandre Bigot, pour ajouter de délicates notes de couleur. Cette recherche très sophistiquée d'un graphisme complexe se retrouve jusque dans la signature de l'architecte, l'une des plus belles de toute l'histoire de l'Art Nouveau.