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dimanche 23 octobre 2011

14 rue Watteau (Courbevoie - Hauts-de-Seine)


Il n’y a aucune honte à ne pas connaître l’architecte Paul Duport : pas un livre n’en parle et aucun site n’évoque son nom sur Internet. Il semble n’avoir jamais rien construit à Paris, car son activité n’a peut-être jamais dépassé les limites de la ville de Courbevoie, où nous avons trouvé deux villas dont il est l’auteur, ou de quelques communes avoisinantes.
Duport fait probablement partie de cette cohorte d’architectes locaux, modestes, sinon obscurs, qui sont pourtant les auteurs de l’essentiel de ce que nous voyons aujourd’hui dans la rue. L’histoire de l’architecture - certainement plus que celle de toutes les autres disciplines artistiques - s’est exclusivement nourrie de l’œuvre de “vedettes”, autour desquelles elle a construit le discours, forcément réducteur, de son évolution et de ses mutations.
Paul Duport est pourtant un témoin intéressant de ce qu’on a parfois appelé le “proto-Art Nouveau” - quelle vilaine expression ! - pour définir les quelques années au cours desquelles s’élabore, avec des tâtonnements plus ou moins heureux, le principe et le vocabulaire du futur style 1900. Né des écrits de Viollet-le-Duc et de l’école dite “rationaliste”, l’Art Nouveau trouve certainement son origine à l’Exposition universelle de 1889, où les matériaux sont affirmés avec franchise pour ce qu’ils sont et avec la fonction qui est la leur : la Tour Eiffel étonne encore pour l’audace avec laquelle le métal est exposé.
Hector Guimard a fait ses premières armes publiques en 1889, construisant un modeste Pavillon de l’Electricité en dehors de l’enceinte de l’Exposition, sans véritable style, mais pittoresque, principalement fait en bois et en céramique. Et c’est à Auteuil qu’il édifia ses premières maisons. Le quartier était rattaché à Paris depuis une trentaine d’années mais appartenait encore pleinement à la banlieue, par l’esthétique des maisons qu’on y construisait encore, petites, souvent modestes, et faisant un large usage de la meulière, sobrement animée par des balcons en bois et de légères ponctuations en céramique, sous forme de linteaux de fenêtres ou de briques émaillées.
C’est dans ce style “proto-Art Nouveau” que sont réalisés les hôtels Roszé, rue Boileau, et Jassedé, rue Chardon-Lagache, en 1891 et 1893. Parfaitement conformes au style des pavillons de banlieue, ces édifices se singularisent néanmoins par une certaine complication des plans et la volonté de signaler chaque espace intérieur par des signes évidents en façade : larges baies pour les pièces de réception, fenêtres décalées pour les escaliers, modestie des ouvertures des pièces de service. Le pittoresque, chez lui, s’exprime par la céramique ou d’amusants décrochements de toiture, soutenus par des esseliers, simples poutres de bois obliques.
Les prémices de l’Art Nouveau sont brefs. Ils sont donc rares. C’est ce qui fait leur valeur. En effet, dès 1895, Guimard se lança dans une nouvelle aventure, plus audacieuse et personnelle, entraînant dans son sillage ceux qui construisaient dans une manière similaire à la sienne, comme Plumet et Benouville. Mais Lavirotte ou Schœllkopf, par exemple, ont fait directement de l’Art Nouveau, sans en connaître la phase préparatoire.


















Le hasard de la vie - qui me fait prendre le train tous les jours ! - m’a permis de découvrir une très étonnante maison, située juste devant la voie ferrée, près de la gare de Bécon-les-Bruyères, sur la rue Jean-Moulin, à l’angle de la rue Watteau. Non signée, elle se caractérise par un plan ingénieux, des murs en meulière, des fenêtres d’escalier clairement signalées, une singulière arête de mur en pierre, d’un dessin sobre, mais nerveux. Comme Guimard, l’architecte y souligne toutes les ouvertures par un rang de briques colorées. Néanmoins, à côté de ce pittoresque de banlieue d’inspiration parfaitement rationaliste, un élément autorise une datation plus tardive, presque anachronique : toutes les ferronneries, notamment celles des deux portails, sont manifestement Art Nouveau, ainsi que les poteaux de la grille, aux jolies volutes en coup-de-fouet.
La villa de la rue Watteau n’est apparemment ni signée, ni datée. Mais elle est très proche, par le même mélange surprenant de proto-Art Nouveau et de Modern Style, d’une autre maison, située sur la proche rue Condorcet, parallèle à la rue Watteau. Or on peut y lire clairement l’inscription : “Paul Duport 1900”.



Pareillement située à l’angle de deux voies - l’entrée de service est située au 40 rue Gallieni -, on y retrouve un comparable édicule en meulière, très massif (sur la rue du 22-Septembre, au bout d’un grand jardin), des ponctuations de céramique, au-dessous ou au-dessus des ouvertures, une étonnante arête de mur en pierre, mais aussi un portail Art Nouveau, dont les sinuosités un peu faciles et déjà “nouilles” entourent un écusson portant le nom de la propriété : “Le clos fleuri”. Pour toutes ces raisons, il semble fort probable que les deux maisons ont été dessinées par le même architecte. Et sans doute à la même époque.
Deux détails permettent tout de même de penser que la maison de la rue Condorcet est légèrement plus tardive que l’autre. Car ses éléments “modernes” sont bien mieux affirmés. La belle ferronnerie de la grande chambre du second étage évoque le style de transition prôné par Benouville, d’inspiration médiévale. Mais, surtout, la façade latérale, à peine visible sur la rue Gallieni - cette même rue où j’ai déjà signalé l’étonnant immeuble aux tournesols de Coulon -, n’est pas avare en surprises. On y trouve d’abord, à l’angle, un immense esselier assez rustique, mais très proche de celui que Guimard employa à la villa Jassedé d’Issy-les-Moulineaux (1893). On remarque surtout une bien étrange fenêtre d’escalier, d’une forme irrégulière, close par des ferronneries très sobres, mais très nerveusement ouvragées à leurs deux extrémités. Ces éléments font immanquablement penser à deux œuvres de Guimard de sa grande période Art Nouveau : le Castel Henriette, à Sèvres, et le Modern Castel, à Garches, tous deux construits en 1899. La même année, Guimard construisit aussi “La Bluette”, à Hermanville-La-Brèche (Calvados), où il s’inspira du colombage normand, tel qu’on le retrouve ici.

Il paraît fort probable que Duport a connu les ouvrages de son confrère. De quelle manière, nous l’ignorons. Il est tout de même troublant que pour le “Clos fleuri”, plusieurs édifices guimardiens de l’année 1899 paraissent avoir servi de modèles, même si Duport ne peut pas être accusé de les avoir copiés. En tout cas, il reprend à son compte quelques unes de ses formules stylistiques, et presque immédiatement. Ceci laisserait peut-être entendre qu’il a vu les édifices dont il s’est inspiré, aucun d’entre eux n’ayant été publié aussi tôt. Ce faisceau d’indices conduit à penser que Duport a pu travailler quelques mois dans l’agence de Guimard. Celui-ci n’a jamais refusé d’accueillir stagiaires ou assistants. Nous le savons grâce au témoignage de quelques-uns d’entre eux, Guimard lui-même ayant été très volontairement discret sur les confrères qu’il a pu former ou employer, leur nombre et la durée de leur séjour chez lui. Or, à la suite du succès du Castel Béranger, les commandes devinrent soudain très nombreuses. Il n’est donc pas interdit de penser qu’il a pu faire appel, en 1899, à un ou plusieurs autres jeunes architectes pour l’aider à satisfaire ses clients. Duport aurait-il fait partie de ces collaborateurs occasionnels, profitant de son séjour dans l’agence d’Auteuil pour voir les premières œuvres de son patron, d’un style moins audacieux mais particulièrement bien adapté à la banlieue parisienne ? L’hypothèse paraît séduisante, et je la livre ici pour ce qu’elle vaut... Mais il paraît au moins certain que cet architecte semble s’être beaucoup intéressé aux premières manifestations d’un nouveau style, restituant ce qu’il en avait retenu avec un certain désordre et sans beaucoup d’unité. Ses deux maisons ont, au moins, le grand mérite de nous indiquer par quels tâtonnements une nouvelle architecture s’est mise en place. Ses hésitations sont touchantes. Son éclectisme est intéressant. Nous sommes ici dans une pure expérimentation, très passionnante pour ce qu’elle nous apprend sur la naissance de l’Art Nouveau.

jeudi 21 août 2008

Jeu 2008 - Envoi n°7 : boulevard Saint-Denis (Courbevoie - Hauts-de-Seine)


Ce second envoi de M. V. est documentairement très intéressant, puisqu’il propose une seconde œuvre de l’architecte Coulon, dont je vous avais proposé d’admirer un incroyable chef-d’œuvre, rue Galliéni, également à Courbevoie, mais dans le quartier plus spécifique de Bécon-les-Bruyères.
La jolie petite maison bourgeoise du boulevard Saint-Denis, à l’angle de la rue Saint-Pierre, est d’un aspect évidemment plus sage. Mais l’architecte, en particulier grâce à une certaine diversité dans l’emploi décoratif de la brique rouge, a su donner un charme très certain à son travail.

Surtout, il a usé d’une petite coquetterie intéressante, qui montre bien qu’il n’était pas un architecte banal : un esseulier paraît relever le toit, à l’angle des deux rues, et soutenir le joli détail des cheminées, réunies en un très mignon petit édicule en briques. Cet angle a fait l’objet de tous les soins d’Eugène Coulon - si je n’avais peut-être pas donné son prénom, lors de mon précédent article, sa belle signature présente ici son identité complète -, qui a même agrémenté une partie de mur vide avec un motif ornemental d’une ravissante composition.

Ailleurs, on retrouvera, sans surprise, les panneaux de faïence à motifs floraux qu’on voyait déjà sur la rue Galliéni. Il semble qu’il puisse s’agir du même artiste et, au moins, de la même faïencerie.
L’entrepreneur a gravé son nom - Dhéron -, au dessous de la date : 1906. Cette maison-ci est donc un peu plus tardive que celle de Bécon-les-Bruyères.
Si on peut apercevoir de jolies ferronneries sur la porte d’entrée, le caractère Art Nouveau reste tout de même assez modéré. Par exemple, la clôture n’offre aucun cachet particulier.

Les photographies sont un peu frustrantes, dans le sens où elles ne permettent pas d’admirer le joli buste de femme, qu’on devine au-dessus de la même porte d’entrée. Le peu qu’on en voit ressemble à un très agréable morceau de sculpture.
Quelqu’un d’autre saura-t-il me trouver une troisième œuvre de Coulon, tout aussi intéressante, à Courbevoie ou dans ses environs immédiats ? Voilà un artiste qui mérite qu’on en connaisse un peu plus sur lui.

dimanche 3 juin 2007

14 rue Gallieni (Courbevoie - Hauts-de-Seine)


Le hasard fait parfois bien les choses. Il suffit d’une fin de journée ensoleillée, l’envie de descendre d’un train pour faire le tour de quelques rues d’une jolie commune de banlieue. Et... bingo ! Un immeuble fascinant, non pas pour son architecture proprement dite, assez traditionnelle et d’une sage symétrie, mais par une accumulation décorative tout à fait surprenante, chargée, brouillonne, d’une joyeuseté tout à fait divertissante. Une vraie petite merveille !











Toutes les fenêtres sont entourées de faïences, soit sous forme de panneaux à gros reliefs, soit sous forme de carreaux à motifs floraux. L'un d'entre eux est signé et daté : “E. Dolis 1901”. Serait-ce la date de l’édifice ? Pa si sûr. D’après le témoignage de quelques locataires charmants, la maison daterait de 1903-1904, la première date paraissant la plus sûre. Il est évident que ces carreaux - qui ne sont en rien les éléments les plus remarquables d'un décor particulièrement composite - proviennent d’une production industrielle ; on en rencontre beaucoup d’autres exemples dans la région parisienne. Il paraît donc difficile de tirer une quelconque datation de leur observation, sauf lorsqu'un millésime y figure clairement, ce qui n'est pas ici le cas. Ceux de Courbevoie ont tout de même l'intérêt de présenter un monogramme, "CG", qui a toutes les chances d'être les initiales du commanditaire de l'édifice.
Ailleurs, la décoration est obtenue avec des briques vernissées ou de jolies terres cuites. Et l’ensemble de tous ces détails apporte, dans une divertissante accumulation, un véritable charme à cet immeuble de meulière qui n’en aurait pas autrement. On se croirait presque devant la maison d’un céramiste, qui aurait suspendu sur la façade un échantillonnage varié et significatif de ses productions.


Mais tout cela ne serait rien sans l’entourage de la porte d’entrée, consacrée à la fleur et à la feuille de tournesol - également visibles sur la lourde frise qui couronne l’édifice -, émergeant d’épaisses gerbes de tiges, où figurent les signatures des artisans principaux : celle de l’architecte, E. Coulon, à gauche ; et celle des céramistes, Janin frères et Guérineau (peut-être suivi du mot “Paris”), à droite. Coulon est un parfait inconnu, qui n’a peut-être jamais quitté les limites géographiques de Courbevoie et des communes avoisinantes. Les céramistes, eux, sont à peine moins rares ; ils ont au moins signé un panneau de faïence pour une maison de Villejuif, qui permet de confirmer le rôle qui fut le leur sur cette façade. L’ensemble est d’un vert profond du plus singulier effet, au milieu duquel les fleurs merveilleusement détaillées apportent de ravissantes touches ocres. L’une d’entre elles, cassée ou volée, a tristement été remplacée par une sorte de gros chewing-gum dans une matière indéterminée ; le surmoulage d’une autre fleur aurait pourtant été moins désagréable au regard.
Cette porte étonnante ouvre sur un charmant petit vestibule, avec un escalier latéral conduisant à un palier où s’ouvrent quelques portes. Son style n’a malheureusement rien à voir avec l’Art Nouveau, ce que laissait déjà supposer le style assez banal de la ferronnerie incluse au milieu des tournesols. La référence à un XVIIIe siècle de théâtre y prédomine, non sans charme et conduit à l'idée que Coulon n'a probablement jamais réitéré cette divertissante expérience.