samedi 21 mars 2009

18 rue du Général-Beuret (15e arrondissement)


Il n’est sans doute pas simple, pour se faire une place dans le domaine artistique, d’avoir un patronyme plutôt banal. Le nom d’Eugène Petit - au contraire de Théo Petit, ici déjà plusieurs fois rencontré, dont l’œuvre est nettement plus identifiable grâce à un prénom visiblement plus rare - semble, en effet, avoir été porté par au moins trois architectes à l’époque de l’Art Nouveau. Ceci ne rend donc pas aisée l’identification des travaux de celui qui construisit l’immeuble de la très discrète rue du Général-Beuret. Au moins pouvons-nous savoir qu’il fut commandé par M. Hirsch, qui en fit publier la demande de permis le 6 juillet 1911. L’architecte habitait alors au 101 rue d’Alésia.

C’est grâce à la publication de plans dans "La Construction Moderne", peu de temps avant la déclaration de guerre, que cet édifice attira mon attention, tant à cause de la structure générale de l’immeuble, d’un Art Nouveau visiblement débridé et démonstratif, que par la forme très insolite de sa porte d’entrée : en effet, celle-ci se présente, sur le dessin, sous l’apparence... d’un cercle parfait ! Comment cette porte pouvait-elle s’ouvrir aisément et permettre un accès facile au vestibule de l’immeuble ? Voilà qui excita immédiatement mon imagination.
Parmi les autres détails intéressants que l’élévation dessinée laissait entrevoir, on remarque des arcatures décoratives, assez proches de celles employées par Lavirotte dans ses beaux immeubles du début des années 1900, ainsi qu’un animal sculpté - chat ou hibou - entre les deux bow-windows jumeaux qui ornent le centre d’une composition très symétrique, seulement rompue par la présence d’un jolie devanture de boutique.

La curiosité m’a évidemment poussé à vouloir en savoir un peu plus. Mais cet immeuble existait-il toujours ? Et dans quel état ? Je dois ici avouer une certaine angoisse de l’irréparable qui m’assaille assez régulièrement, entre le moment où je découvre la trace d’un édifice intéressant - mais sur lequel la littérature reste assez peu bavarde - et celui où, sur place, je découvre qu’il n’a jamais été construit ou qu’il a disparu, qu’il est dénaturé ou simplement décevant. Heureusement, il arrive que l’attente soit positivement récompensée. C’est presque le cas pour l’immeuble qui nous intéresse aujourd’hui.

Car la porte existe, en effet, et elle est bien circulaire. Sauf qu’elle ne s’ouvre pas entièrement : le passage se fait par deux battants rectangulaires, qui ne constituent qu’une partie du cercle. Le mystère, finalement, était assez simple et la réalité apparaît presque trop banale. Si le travail de fer forgé reste assez remarquable, et assez proche du dessin original, la partie sculptée qui est chargée de l’encadrer apparaît beaucoup plus simple et décevante, réduite à des enroulements et à une sobre simulation d’écailles de poissons. Mais l’illusion demeure, malgré tout, et reste originale.
Les bow-windows, fortement ceinturés par de larges balcons, n’apparaissent pas si saillants qu’ils promettaient de l’être, et l’animal, familier ou plus inquiétant, n’occupe pas l’emplacement qui lui était réservé. Mais le travail de sculpture, assez naïf dans ses proportions exagérées, plaît par une sorte de rusticité peu commune : le décor laisse alterner les tournesols et les chardons, plantes assez banales pour l’époque, mais qui apparaissent assez rarement sur une même façade. Par endroits, notamment sous le balcon du deuxième étage, l’ornementation se résume à de curieux motifs, stylisés à l’extrême et réduits à l’état de simples frises incisées, curieux enroulements végétaux où on pourrait reconnaître l’évocation vague de visages humains.

Apparemment, la partie haute de l’immeuble a été très simplifiée par rapport au projet initial, puisqu’on n’y voit pas les arcatures purement décoratives qui y étaient prévues, pas plus que l’étrange fenêtre ronde qui devait couronner, en son centre, la composition toute entière. Quant à la boutique, si elle a existé, elle n’est plus aujourd’hui qu’une structure tout à fait banale parfaitement oubliable.

Certes, l’immeuble n’apparaît pas aujourd’hui avec toutes les promesses que son dessin laissait entrevoir. A cause d’un visible souci d’économie, sa structure et son décor ont été simplifiés, jusqu’à rendre presque banal l’effet pourtant intéressant de la porte circulaire. En définitive, Eugène Petit apparaît comme un architecte intéressant, mais la réalité de ses œuvres semble ne pas être exactement au diapason de son imagination. Grâce à son adresse, inchangée pendant cette longue période, il est possible de le retrouver, en 1902, comme auteur d’un autre immeuble, situé à l’angle du 16 rue des Plantes et de la rue de la Sablière. La porte d’entrée montre un décor tout aussi naïf et stylisé, curieux mais singulièrement privé d’une fermeté qui aurait pu assurer à son auteur une plus grande notoriété.

112 ter avenue de Suffren (7e arrondissement)


Il y a quelques mois, un lecteur de ce blog m’avait informé de l’existence d’un assez curieux immeuble de Paul Auscher sur l’avenue de Suffren. On s’en souvient peut-être : Auscher est l’auteur de l’étrange et presque “dégoulinant” immeuble du 140, rue de Rennes, qui figure en bonne place parmi les œuvres très emblématiques de la “nouille” parisienne.
Le hasard m’a fait découvrir à mon tour l’édifice en question. Et, rétrospectivement, je me suis souvenu de l’information qui m’avait été donnée, parfaitement enregistrée dans un coin de ma mémoire, mais malheureusement non suivie d’un effet immédiat.
Etonnant Paul Auscher ! A force de découvrir ses réalisations parisiennes au fil de mes promenades, je m’aperçois qu’il ne laisse jamais indifférent, tant dans sa période Art Nouveau que dans ses travaux ultérieurs. Capable d’une inspiration débordante, à la limite du mauvais goût, mais finalement assez marginale, il se caractérise en réalité par une sobriété élégante et sophistiquée, signe que ses franches incursions dans le Modern Style ont été la conséquence de commandes très particulières.

Le 122 ter avenue de Suffren fut demandé par un certain Cohen, dont la demande de permis a été publiée le 5 août 1912. Auscher habitait alors déjà au 5, rue Talleyrand, dans l’hôtel déjà très surprenant - par sa sobriété austère et presque agressive - qu’il s’était fait construire en 1910 et qu’il avait osé présenter, d’ailleurs en vain, au Concours de façades de l’année suivante. Ici, après un ensemble d’édifices fort sobres, où la structure rigoureuse évite tout recours à un quelconque décor, l’architecte se prend à nouveau au jeu de l’ornement. Mais nous n’y voyons rien de comparable aux pâtisseries de la rue de Rennes, puisque les motifs sont très simplement incisés, laissant au curieux le choix de les remarquer ou de passer sans même y faire attention.

Comment pourrait-on qualifier ces ornements principalement géométriques, parfois prolongés par des motifs floraux très stylisés, petite frise de bouquets pour souligner une arête ou grappes de plantes aquatiques, principalement visibles sous les différents balcons ? Leur style oscille entre un japonisme bizarrement teinté d’un caractère “aztèque” difficile à cerner de façon précise. Et leur technique se rapprocherait volontiers du sgraffite belge s’il n’y avait pas une volontaire absence de couleur pour singularisé le parti adopté par Auscher, les motifs étant à peine soulignés par un grisé discret. Ils sont, en tout cas, la seule concession, presque perverse par leur ambiguïté stylistique, au monde de l’Art Nouveau, le bâtiment lui-même appartenant déjà en totalité à l’univers de l’Art Déco. On en voudra pour preuve le caractère très anguleux des formes architecturales, où les balcons sont placés comme des sortes de prismes en encorbellement, sur l’angle, ou développés comme des ailes ouvertes sur la petite rue Mario-Nikis, donnant à cette élévation latérale une réelle originalité, d’une très belle harmonie.

La façade principale, pour sa part, se veut plus austère, tant par des volumes moins compliqués et plus massifs que par un décor moins abondant. Mais on notera au niveau des combles, et d’une façon générale, la surprenante multiplications des fenêtres en excroissance et leur orientation apparemment désordonnée.
L’immeuble n’est malheureusement pas dans un état merveilleux : les rosaces qui décorent le dessous du grand balcon du dernier étage sont partiellement effacées, phénomène qui ne pourra que s’intensifier s’il n’est pas rapidement enrayé. Mais, pour cela, sans doute faudrait-il rendre à Auscher la place qui lui revient certainement dans le monde de l’architecture parisienne, et qui ne se résume pas au seul immeuble de la rue de Rennes... Car celui-ci reste finalement très marginal et bien peu caractéristique de son véritable style.

mardi 24 février 2009

21-21 bis rue Pierre-Leroux (7e arrondissement)


Paul Lahire fut à la fois le propriétaire et l’architecte de ce double immeuble, situé dans une très modeste rue du VIIe arrondissement. Il en fit publier la demande de permis de construire, le 11 novembre 1907. A première vue, son édifice ne se singularise en rien de son environnement, ni par des saillies importantes, ni par un luxe décoratif particulier.
Néanmoins, le fait d’avoir entièrement revêtu sa façade de carreaux de grès d’Alexandre Bigot aurait pu signaler son travail comme une œuvre audacieuse, à la manière des immeubles déjà construits par Jules Lavirotte entre 1900 et 1904, avec le même céramiste, ou celui de la rue Claude-Chahu, œuvre de Charles Klein, réalisée en 1903 en collaboration avec Emile Muller. Mais il se présente, en fait, comme un travail de transition entre le très novateur édifice des frères Perret, rue Franklin - lui aussi de 1903 -, dont il adopte la sobriété décorative et jusqu’à certains éléments en forme de pastilles, principalement visibles dans les panneaux d’inspiration végétale, et le bel immeuble d’ateliers d’artistes d’André Arfvidson de la rue Campagne-Première (1911), où le revêtement céramique fait largement usage d’un agencement géométrique. L’implication de Bigot, dans ces différents projets, leur confère une évidente parenté formelle qu’il n’est pas difficile de relever.

Pour l’essentiel, l’immeuble de Lahire est revêtu de carreaux géométriques de couleur crème ou d’un bleu ciel très discret, limités à des cercles incisés s’interpénétrant pour former des rosaces. Il me semble que ce parti, à la fois sobre et parfaitement couvrant, a pu être inspiré par les expériences similaires tentées, quelques mois auparavant, par Gentil et Bourdet, auteurs des céramiques des beaux immeubles de Bouwens van der Boijen du quai Anatole-France. Néanmoins, les consoles des balcons sont plus richement décorées, avec des motifs d’écailles et de coquilles, de feuilles de marronniers ou de simples pastilles diversement colorées. Certaines frises laissent deviner de très discrets escargots, et la clé de voûte de chacune des deux portes d’entrée s’orne d’un gros hanneton brun sur fond bleu.

Ces quelques éléments figuratifs restent dans une gamme de teintes volontairement restreinte, où dominent le brun, le blanc, le bleu et le vert. Ainsi, l’édifice ne présente aucune outrance de couleur, ni rien d’ostentatoire ou d’agressif, au point qu’on pourrait éventuellement passer devant sans vraiment le regarder. Ce serait dommage, tant son décor mérite de le faire figurer parmi les belles réalisations de la céramique architecturale de Paris, malgré la notoriété restée assez confidentielle de son architecte.



PS : Vous avez dû être étonnés - et peut-être frustrés - de ne plus voir de nouveautés sur ce blog pendant deux mois. A cela, plusieurs raisons : d’abord, je tenais à terminer la publication des demandes de permis de construire sur “Paris en construction” (ce qui est maintenant fait). Ensuite, j’ai pensé qu’il y avait déjà tellement de choses à lire que vous n’auriez sans doute pas remarqué ce silence...
Mais certains d’entre vous se sont manifestés. Je dois donc leur avouer que, ces derniers temps, des soucis personnels m’ont enlevé tout le plaisir d’écrire. Me voilà revenu. Déduisez-en ce que vous voudrez... et vous aurez raison.

mercredi 10 décembre 2008

41 rue de Lille (7e arrondissement)


S’il y avait eu treize convives lors du dîner de l’année 2007 - nombre malencontreusement dû à deux désaffections de dernière minute -, nous étions onze pour celui de cette année. Les invités comprenaient, pour l’essentiel, les participants de mon petit jeu, autour d’Olivier P., incontestable gagnant, auteur d’un nombre très conséquent d’envois qui lui avaient valu des votes presque unanimes.
Le lieu choisi était l’ancienne “Maison des Dames des Postes, Télégraphes et Téléphones”, 41 rue de Lille, construite par Eugène Bliault en 1905 - sa demande de permis de construire fut publiée le 18 mai de cette année-là -, adresse assurément moins connue que bien d’autres tables parisiennes du même genre. C’est bien pour cette raison que j’ai choisi le “Télégraphe” à bien d’autres restaurants Art Nouveau, pensant que la surprise offrirait un supplément à la fête. Son nom de “Télégraphe”, une fois connue la destination première de l’édifice, ne surprendra donc personne.

Dans cette rue assez étroite, l’architecte avait joué la carte de la verticalité, mettant l’essentiel de son originalité dans les parties hautes : galeries, couronnement latéral en forme de belvédère (plus facilement visible depuis la proche rue du Bac). Il singularisa son travail par la coloration presque insolite de parements de briques roses, au milieu de la blancheur ambiante d’une rue d’aspect très uniforme. Malheureusement, par souci d’économie, il ne put faire réaliser les belles ferronneries spécialement dessinées pour les garde-corps ; celles-ci appartiennent à un modèle assez commun trouvé dans un catalogue industriel.

Un grand panneau aux lettres dorées signale encore, de nos jours, la destination initiale de l’édifice, à savoir : un foyer pour jeunes employées de la poste, principalement d’origine provinciale, qui pouvaient y trouver là une chambre individuelle, mais également un vaste réfectoire où on leur garantissait, à chaque repas,... de la viande et du vin !
Bliault est un architecte extraordinairement rare. La petite poignée de projets repérés à Paris - dont le foyer de la rue de Lille est un des plus anciens - ne le situe dans aucun arrondissement de prédilection, indice que son activité ne fut certainement pas cantonnée dans les limites du périmètre parisien. D’ailleurs, l’un de ses travaux les plus importants est le Palacio Portales, une vaste villa assez tardive, construite entre 1915 et 1927 à Cochabamba, en Bolivie ; elle semble indiquer que son activité fut géographiquement très étendue et que son appartenance à l’Art Nouveau relève d’un concours de circonstances, à la fois fortuit et éphémère. Sans doute devrait en apprendre beaucoup plus sur son activité apparemment très atypique dans les années à venir.

Le foyer de la rue de Lille eut, en son temps, les honneurs assez flatteurs de la presse spécialisée. Sans doute la singularité de son affectation lui donna un caractère insolite qui inspira les journalistes de l’époque, qui en vantèrent le caractère très fonctionnel, l’existence d’une centaine de chambres pour les jeunes postières, et la présence de ce fameux réfectoire qui leur servait de salle commune.
Ce vaste espace, couvrant l’essentiel du rez-de-chaussée, a été en très grande partie conservé, et jusqu’à son joli pavement. Il a même été récemment restauré à la faveur d’un changement de propriétaire. On y admirera donc l’imposant buffet-horloge qui occupe l’essentiel d’une des parois, les vitraux - aux motifs végétaux si stylisés qu’on hésite à y reconnaître des oranges - et un agencement très “cubiste” pour les départs d’arcs qui soutiennent le plafond, d’un effet à la fois simple, fonctionnel et très original.

Notre dîner se déroula dans la partie vitrée du restaurant, celle qui donne sur le petit jardin intérieur, dans une ambiance à la fois douce, par le grand dépouillement du décor, et feutrée, grâce à un éclairage savamment tamisé.
Nous avons, comme il se doit, fêté le succès d’Olivier, à qui j’étais heureux d’offrir une très délicate aquarelle sur calque, modèle de lustre à motif de cyclamen. Le dessin n’est pas signé, mais ne semble pas être de “l’école de Lalique”, comme semblait vouloir m’en persuader la marchande qui me l’avait vendu, il y a quelques années.

On ne prête généralement qu’aux riches ; mais, dans ce cas de figure, le poisson était visiblement trop gros, au point que la dame ne semblait pas en être totalement persuadée elle-même. Ce dessin pourrait plutôt être de Jean Dampt (1854-1945), un sculpteur ami de Charles Plumet, avec qui il avait fondé, en 1896, le groupe de “l’Art dans tout”. Dans ce cadre-là, il fut amené à concevoir plusieurs modèles assez similaires de luminaires, parfois caractérisés par de comparables arborescences végétales en métal.

lundi 17 novembre 2008

Entr'acte n°27 bis : ... toujours à Bléré (Indre-et-Loire)

Juste un mot pour signaler que, depuis quelques jours, de passionnantes informations me sont parvenues sur la tombe de Nelly Chaumier par Guimard. J'invite donc les amateurs à revenir sur cet article pour y trouver quelques éclaircissements sur un certain nombre de points importants. Je précise que, à l'exception d'un mot, j'ai tenu à conserver intacte ma prose originelle, non pas pour la figer dans un bronze très hypothétique, mais pour montrer, à cette occasion, les cheminements parfois tortueux de l'analyse historique : les points de départ et d'arrivée ne se rejoignent pas toujours ! Mais, parfois, de l'obscurité peut venir un peu plus de lumière.
Mes propos répondent en partie à quelques points d'un fort intéressant commentaire, qu'on peut lire en l'ouvrant.
Merci encore à mes correspondants pour leur aide généreuse et efficace.

mardi 21 octobre 2008

Jeu 2008 : Résultat !

Voilà ! Les comptes sont faits, le dépouillement est terminé.
Attention !
Le gagnant est...
Le gagnant est...
(je sais : c'est insoutenable)
Le gagnant est donc : Olivier P..., avec l'envoi... n°11 (75 Digue de Mer, à Dunkerque).
Je pensais qu'il aurait pu gagner avec un autre de ses envois dunkerquois (le n°10), mais vous avez préféré celui-ci, qui concernait en fait deux maisons.
Je propose donc d'organiser, comme l'année dernière, un dîner sympathique dans un endroit convivial et à l'ambiance assez magique, auquel j'invite tous les participants au jeu (qui ne sont pas vingt, puisque la plupart d'entre eux ont fait plusieurs envois), du moins pour ceux qui seront à Paris vers la mi-novembre. Ceci, c'est pour remercier tout le monde de sa participation. Mais seul Olivier P... aura droit à un cadeau (puisqu'il est le gagnant), dont vous connaîtrez la nature en même temps que lui. Surprise !
Encore merci pour avoir suivi le déroulement de cette petite "compétition", d'y avoir collaboré ou d'y avoir simplement participé en votant.
Et pour ceux qui auraient des regrets : peut-être à l'année prochaine, avec un nouveau jeu, sur une nouvelle idée. Pourquoi pas ?

mardi 14 octobre 2008

Entr’acte n°27 : .... à Bléré (Indre-et-Loire)


Jusqu'à une date très récente, la mystérieuse tombe de Nelly Chaumier n’était connue que par six dessins du fonds Guimard, conservé au musée d’Orsay. Et encore se résument-ils à quelques croquis en perspective, suffisamment différents les uns des autres pour ne nous donner aucune certitude quant à l’aspect de l’œuvre définitive. Si elle avait été effectivement réalisée ! Le seul dessin assez précis de cet ensemble mentionne le destinataire du tombeau, suggère une date de construction autour de l’année 1897, mais malheureusement rien au sujet de la localité pour laquelle il avait été projeté : “Ici repose Nelly Chaumier (1839-1897)”. Dans la plupart de ses curriculum vitæ connus, Guimard n’a jamais mentionné ses réalisations dans le domaine - mineur - de l’art funéraire ; cette source était donc, d’emblée, inexploitable.

Les amateurs d'Hector Guimard - pionniers des années 1960, historiens d’art plus récents ou même simples passionnés - ont longtemps cherché ce très hypothétique monument funéraire, au hasard de promenades dans différents cimetières, principalement dans la région parisienne ou sur la côte normande, où il développa principalement son activité. Mais tous les espoirs furent vains, jusqu’à ce que son existence soit enfin signalée par un particulier à l’association “Le Cercle Guimard”, en 2007. Le mystère était enfin levé : la tombe de Nelly Chaumier a bien été construite, mais dans une charmante petite ville où il y avait peu de chances de la trouver... sans ce hasard providentiel.
Les dessins d'Orsay proposent tous des variations autour du motif de la croix funéraire, mais avec d’importantes différences, d'une feuille à l'autre. Sur deux d'entre eux, la croix constitue un motif bien classique et plutôt simple, l'Art Nouveau n'apparaissant que dans la ligne générale de la sépulture. Un troisième introduit le motif de "côtes" pour la dalle, sous une stèle plus courte, et le quatrième insiste sur la façade antérieure, lui donnant une curieuse apparence de cheminée. Enfin, le cinquième croquis - le plus extravagant et inventif - fait largement déborder les branches de la croix sur les côtés, et insiste sur d'intéressantes sinuosités.

Mais, finalement, aucun de ces croquis ne servit directement à la réalisation finale : la dalle est devenue très simple, uniquement caractérisée par son étrange jeu de côtes, imitant évidemment les plis irréguliers d'un linceul, et la croix de la stèle se réduit au support presque abstrait d'une sorte de casque compliqué, au joli et intéressant profil.
Seule l'inscription correspond fidèlement au dessin conservé dans le fonds Guimard. C'est probablement, dans sa caractérisation d'un joli graphisme, très guimardien, l'élément le plus beau et le plus intéressant de ce curieux monument funéraire.
Qui était Nelly Chaumier ? Ceci reste encore, pour l'essentiel, un grand mystère (1). Néanmoins, et grâce à internet, il m'a été possible de trouver des précisions sur les deux autres occupants du monument, Gabrielle et René Lemesle. En effet, une certaine Patricia recherchait, par le biais d'un forum, des informations sur l'écrivain Dominique Dunois, née Marguerite Lemesle (1888-1969), qui avait remporté, grâce à son roman "Georgette Garou", le Prix Fémina de 1928. Elle donna des informations biographiques fort intéressantes sur cette femme de lettres, disant qu'elle avait vécu à Bléré avec sa mère, et où son frère était médecin. Donnant les dates de ce dernier (Paris, 30 mai 1874 - Bléré, 21 septembre 1951), il est évident qu'elle désignait ainsi René Lemesle, dont elle ne donnait pas l'identité précise, mais en le disant néanmoins marié à... Gabrielle Chaumier. Gabrielle Lemesle était donc, bien évidemment, la fille de Nelly Chaumier, et René Lemesle son gendre. De tout cela, on doit certainement déduire que "Chaumier" n'était pas le nom de jeune fille de la bénéficiaire du tombeau, mais son nom de femme mariée (1).

A propos d'une belle maison de Bléré, "Le Belvédère", on peut apprendre que l'édifice, construit en 1832 pour un certain Henry Marcel (mort vers 1874), passa par héritage au docteur Chaumier, sans doute celui-là même qui posséda le château de Plessis-lès-Tours, qu'il transforma en institut vaccinal, comme en témoigne une carte postale de 1903. Cet homme semble avoir été une personnalité locale intéressante, puisque la ville de Tours donna son nom à une de ses rues. Or les médecins ont souvent trouvé leurs épouses dans leur propre milieu professionnel. René Lemesle a peut-être épousé la fille d'un confrère... L'éventuelle parenté de Nelly Chaumier avec un médecin érudit et reconnu (peut-être, compte-tenu de son âge, était-elle sa femme ou sa mère), pourrait éventuellement expliquer le fait qu'on ait demandé à un "parisien" d'édifier cette tombe (1).

Evidemment, comme souvent, le cimetière peut lui-même apporter des informations intéressantes sur les liens éventuels, de voisinage, d’amitié ou de famille, entre différentes personnes inhumées. A quelques rangées de la sépulture Chaumier, on peut en effet trouver celle de la famille Hannequin. Or Guimard avait construit, en 1891, deux modestes pavillons d'habitation pour un certain Alphonse-Marie Hannequin, au 145, avenue de Versailles. Ce patronyme n’étant pas forcément très courant, il pourrait être une piste éventuelle, quoique fragile, pour comprendre comment Guimard entra en relation avec la famille de Mme Chaumier. Ce Hannequin semble avoir été très probablement lié à Louis Jassedé, les deux hommes travaillant pareillement dans l’épicerie et habitant sur l’avenue de Versailles, comme Hector Guimard lui-même, au début des années 1890. Or les Jassedé ont été, avant l’aventure du Castel Béranger, les plus importants clients de l’architecte, qui réalisa pour eux deux villas - à Paris et à Vanves - ainsi qu’un tombeau, à Issy-les-Moulineaux, en 1895. Néanmoins, on ne peut sans doute pas négliger une autre piste, celle d'Auguste Coutollau, dont Guimard réaménagea l'armurerie du boulevard de Saumur, à Angers, entre 1896 et 1898. Angers et Bléré ne sont évidemment pas des localités très éloignées l'une de l'autre. Tous ces indices, peut-être pareillement valables, permettent sans doute de mieux relier entre eux différents projets, tant dans la région parisienne et dans les environs de la Loire.

Contrairement à ce que laisserait entendre le site du "Cercle Guimard", la tombe Chaumier n'est pas la première œuvre Art Nouveau de Guimard. La maison du Vésinet, de 1896, peut prétendre plus sûrement à ce titre, et avec plus d'autorité. Ce tombeau propose assurément un style très embryonnaire, mais cette impression résulte sans doute d'une grande rapidité de conception, ce dont témoignent des sinuosités un peu molles, bien décevantes pour du Guimard, et peut-être aussi un certain manque de conviction... Mais peut-être l'architecte n'a-t-il pas entièrement surveillé la construction effective du monument, réalisé par le marbrier Pargant - dont la signature figure, avec la sienne, sur le devant du tombeau. Se serait-il contenté d'envoyer quelques dessins, accompagnés de toutes les informations techniques complémentaires, pour s’éviter un voyage jusqu'à Bléré, à une époque où le Castel Béranger réclamait déjà l'essentiel de son énergie ?

Si Nelly Chaumier est morte en 1897, son monument funéraire date sans doute de l'année suivante, car on n'en trouve nulle trace dans le curriculum vitæ rédigé par Guimard en novembre 1897. Il s'agit pourtant d'un document assez précis, et le seul où se trouve mentionnée la totalité des tombeaux jusqu'alors édifiés. Il n'aurait probablement pas oublié ce travail très récent, malgré la rapidité de sa conception.
La tombe, située en bordure de l'allée principale et tournant le dos à l'entrée du cimetière pour recevoir les rayons du soleil couchant, est restée en assez bon état. En un siècle, on ne peut que déplorer la coloration grise prise par la belle pierre blanche d'origine. En soulevant la croix, probablement posée au moment du décès d'un des conjoints Lemesle, on peut retrouver cette couleur originelle, beaucoup plus blonde. Par ailleurs, l'apparition de lichens a considérablement atténué l'effet de certains motifs du monument, notamment les curieuses côtes de la dalle.

En dehors de la maison de Versailles, détruite mais enfin située grâce à la réédition d'une revue allemande d'architecture, ce ne sont que des monuments funéraires qui ont été redécouverts au cours de ces dernières années. Leur intérêt principal est d'appartenir, pour chacun d'entre eux, à une des grandes périodes de l'activité créatrice de Guimard : la tombe Grunwaldt (1907), dans le nouveau cimetière de Neuilly-sur-Seine, à Puteaux ; le Monument aux Morts du lycée Michelet (1920), à Vanves ; et enfin la tombe de Nelly Chaumier, à Bléré (vers 1898). Ces découvertes peuvent-elles en laisser espérer d'autres ? Probablement dans ce domaine de l’art funéraire : le Cooper-Hewitt Museum conserve, en particulier, un assez beau dessin pour un monument de la grande période classique, très élégant et caractérisé par les ravissants "coquillés" si typiques des années 1910. Mais dans le domaine de l'architecture proprement dite, ces espoirs demeurent évidemment plus faibles, Guimard ayant pris soin, à plusieurs reprises, de faire la liste de ses édifices. Certes, sa mémoire n’a pas toujours été très fidèle et plusieurs de ses chantiers ne figurent pas dans ses différents “inventaires”. Il n'est donc pas impossible de penser qu'il a peut-être travaillé pour l'étranger, notamment dans les pays germaniques où il se rendit à plusieurs reprises. Dans ces cas-là, il a pu fournir des dessins, par la suite oubliés, faute d'avoir pu se rendre sur place pour surveiller concrètement le chantier.

(1) Tous les éléments indiqués par cet appel de note sont corrigés dans le complément ci-dessous.


P. S. : Les vertus d'Internet sont infinies, puisque l'article a suscité l'intérêt de Patricia G. - que j'évoquais plus haut - et qui a bien voulu me donner des renseignements complémentaires fort intéressants, notamment un arbre généalogique très complet de la famille Chaumier. On y apprend ainsi que Nelly, fille d'Armand-Modeste Chaumier, avait épousé un cousin éloigné, Auguste-Pierre Chaumier (1834-1903), et dont les propres parents avaient d'ailleurs été tous deux des Chaumier. Ce mariage a peut-être eu lieu en 1859. Nelly eut trois enfants : Etienne (né en 1861, plus tard greffier du tribunal de Chinon), Gabrielle (née en 1863) et Henri (né en 1868, qui fut médecin à Issy).
Cet arbre généalogique nous apprend par ailleurs que Nelly ne fut, ni la femme, ni la mère du fameux docteur Chaumier, qui s'appelait Louis-Edmond-Jean (1853-1931) - comme j'ai pu le supposer dans l'article -, mais tout simplement sa belle-sœur : il était le plus jeune frère de son mari. Autre singularité : l'autre beau-frère, Armand-Jean-Baptiste, notaire à Chinon, s'était marié en 1857 avec la jeune sœur de Nelly, Louise, née en 1842.
Cet arbre généalogique n'apporte aucun nom connu de l'univers guimardien. Ainsi, on en tire l'assurance presque certaine que l'architecte n'obtint pas cette commande à la faveur d'un lien matrimonial entre un Chaumier et un parent d'un de ses précédents clients. Néanmoins, on peut s'intéresser à la personnalité d'Henri Chaumier, le plus jeune fils de Nelly. Il était en effet, à un an près, du même âge que Guimard, et exerçait la profession de médecin à Issy (très certainement : Issy-les-Moulineaux). Ceci pourrait établir une connexion, ténue mais très possible, avec la région parisienne, et plus précisément avec la famille Jassedé, qui fut le plus important commanditaire de Guimard au cours de sa première période créatrice : pour Louis, il éleva l'hôtel de la rue Chardon-Lagache, à Paris, puis une tombe familiale au cimetière... d'Issy-les-Moulineaux ; pour son cousin Charles, il construisit une villa à Vanves, qu'un hasard cadastral situe aujourd'hui sur la commune d'Issy-les-Moulineaux. Rien n'interdit donc de penser qu'Henri Chaumier ait eu à soigner la famille de Charles Jassedé, qui l'aurait introduit auprès de Guimard au moment du décès de sa mère. Tout ceci relève encore des hypothèses, mais avec l'assurance d'en savoir déjà un peu plus.
J'ai laissé mon article dans son état d'origine, c'est à dire avec toutes les suppositions qui, pour certaines, apparaissent déjà totalement erronées. Mais j'ai pensé qu'il était intéressant de montrer le cheminement de l'analyse, avec toutes ses étapes, pour faire sentir que l'histoire ne s'écrit pas d'un trait et passe, parfois, par d'intéressants cheminements, plus ou moins tortueux, avec des hasards heureux et des limites frustrantes. Il y aura donc peut-être des suites à cette suite. Du moins doit-on l'espérer.
Evidemment : un très grand merci à Patricia pour sa généreuse collaboration. Son apport est essentiel à la compréhension de l'histoire de cette tombe, finalement bien complexe.

Merci aussi à M. de Bercy dont j'accepte avec plaisir le commentaire. J'aimerais simplement y répondre ici, brièvement, sur plusieurs points. D'abord, pour m'excuser d'avoir minimisé l'importance de Bléré, que j'ai un peu bêtement qualifié de "village" (mot que je regrette et que j'ai volontairement remplacé). Pour avoir si longuement marché dans les rues de la ville, je m'étais pourtant bien aperçu de son ampleur géographique. J'espère que tous les Blérois me pardonneront un mot un peu trop vite écrit.
Sur la "découverte" de la tombe, je reste un peu plus réservé. Certes, on en connaissait localement l'existence, c'est évident. Et pourtant, il a fallu attendre l'année 2007 et la communication de l'information au Cercle Guimard - qui fut le premier, avec le journal "L'Express", à en parler officiellement - pour que les amateurs de l'architecte en apprenne enfin la localisation. Dans deux véritables publications sur Guimard - et l'une d'entre elles exclusivement consacrée à ses monuments funéraires -, j'ai personnellement évoqué la tombe de Nelly Chaumier, en déplorant à chaque fois ne pas savoir où elle était. Mais aucun Blérois n'avait pris la peine, à chacune de ces occasions, de me contacter pour combler ma coupable (mais nécessaire) ignorance. Dans ce débat, tout le monde peut donc prétendre avoir raison. Mais une oeuvre d'art n'existe vraiment que lorsqu'elle sort concrètement de l'oubli. Il y a là, je crois, une intéressante différence entre une curieuse tombe dans un joli cimetière tranquille et un ouvrage inédit d'un architecte important de la fin du XIXe siècle. Il s'agit bien du même "objet", mais apprécié de deux façons très différentes.
Les précisions biographiques, généreusement données par Patricia G., permettent enfin de clairement comprendre les liens de famille de Nelly Chaumier. J'ai pourtant conservé les hypothèses (effectivement fausses) de mon article originel, en m'expliquant sur cette volonté de ne pas le réécrire (du moins dans un premier temps). L'histoire de cette tombe et de sa "bénéficiaire" s'écrivent, peu à peu, et depuis quelques mois à peine. Je trouve utile d'en conserver et d'en communiquer les étapes... L'histoire a évidemment été vécue d'une traite, mais elle ne peut se raconter que par fragments, contradictions, vérifications... Cette "histoire de l'histoire" n'est pas moins intéressante.
Sur l'éloignement de Bléré et d'Angers, je n'ergoterai pas, continuant à penser qu'elles sont un peu plus proches l'une de l'autre que de Paris. J'ai simplement voulu souligner par là que ces deux villes étaient assurément les lieux les plus méridionaux de l'activité de Guimard, et tous deux situées sur une ligne assez droite sur une carte de géographie.
Il est probable qu'il doit encore exister bien des zones obscures dans mon article, et même dans ses compléments. C'est bien le risque qu'il faut accepter d'avance lorsqu'on s'engage dans une étude de ce type, sans beaucoup d'éléments pour la réaliser. Je pense néanmoins que, sur l'identité de Nelly Chaumier, l'essentiel est maintenant connu et l'amateur n'aura guère besoin d'en apprendre plus. Mais il reste - et c'est, à mes yeux, le plus important - à compléter notre documentation sur les conditions qui ont conduit Guimard à se voir proposer cette commande, puis à l'accepter. Mais je pense que, de nombreuses et importantes informations me parvenant assez rapidement depuis quelques jours, nous en saurons peut-être encore plus d'ici peu. Si tel était le cas, je ne manquerai pas d'ajouter un nouvel paragraphe.