J'aurais mauvaise conscience à tenter les amateurs avec mes images de la "Maison des arums" sans les inciter à se déplacer également, quelques rues plus loin, vers l'un des plus incroyables "nids" d'Art Nouveau de toute la capitale. D'autant que le quartier est assez mal desservi par le métro... Que le déplacement soit donc pleinement profitable !
Sortons ainsi la très grosse artillerie, en consacrant trois nouvelles notices aux premiers édifices, majeurs, de Jules Lavirotte, dont le destin - nous le verrons - est intimement lié. Ceci ne veut pas dire, loin de là, que tout ce que je vous ai montré jusqu'ici n'était que des apéritifs. Mais s'il faut parler de chefs-d'œuvres absolus, en voici. Certainement.
D'origine lyonnaise, Lavirotte n'avait pratiquement rien construit avant l'hôtel qui lui fut commandé par la comtesse de Montessuy, dans la charmante et tranquille petite rue Sédillot. Au moment de la demande de permis, du 11 février 1898, la dame habitait 116 rue Saint-Dominique, soit dans les environs immédiats. Il existe, un peu plus haut dans le même quartier, une rue "de Monttessuy" (avec deux "T"), dont le Dictionnaire historique des rues de Paris, de Jacques Hillairet, nous apprend qu'elle porte le nom d'un comte de Monttessuy, depuis 1873. Assurément, cette famille devait posséder de nombreux terrains dans cette partie de l'arrondissement.
D'emblée, l'architecte s'est ingénié à créer une œuvre singulière, qui pastiche ouvertement, et non sans humour, l'architecture classique alors dominante dans les milieux de l'aristocratie et de la grande bourgeoise. La propriétaire devait être audacieuse ou passablement provocatrice pour s'associer à un tel défi !
Nous avons ainsi droit à quelques poncifs de l'éclectisme : grands balcons pour les espaces nobles, tourelle latérale aux larges ouvertures. Mais avec la superposition d'un décor assez envahissant, des ferronneries complexes, et surtout une animation de l'élévation qui propose soudainement de l'édifice l'aspect d'un soufflé soudainement monté, débordant de partout, à la fois pompeux et grotesque. Et pourtant si neuf !
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La tour est particulièrement étonnante. Son ornementation compliquée - où s'inscrit malgré tout un mascaron féminin d'un classicisme volontairement dérisoire - évoque presque l'art médiéval allemand, avec ses éléments métalliques paraissant tout droit sortis d'un blason, jusqu'aux animaux fantastiques portant, dans leurs gueules, l'appui de la fenêtre du second étage !
Le mélange stylistique de ce décor assez délirant est particulièrement sensible dans la porte d'entrée, variation évidente de celle du Castel Béranger qu'Hector Guimard - Lyonnais, lui aussi - était alors en train d'achever au 16 rue La Fontaine. Mais, encore une fois, Lavirotte y associe des éléments baroques et médiévaux à un classicisme boursouflé, ouvertement caricaturé. Presque ridiculisé.
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Pourtant, et très paradoxalement, l'édifice sait rester délicat dans tous ses détails, ce qui confère encore plus de force à sa nouveauté : la sculpture est fine, le travail du métal délicat et original, et Lavirotte a introduit des carreaux et des colonnes en grès flammé, œuvres du céramiste Alexandre Bigot, pour ajouter de délicates notes de couleur. Cette recherche très sophistiquée d'un graphisme complexe se retrouve jusque dans la signature de l'architecte, l'une des plus belles de toute l'histoire de l'Art Nouveau.

























