jeudi 17 mai 2007

22-22 bis rue Laugier (17e arrondissement)


Je n’ai curieusement retrouvé aucune mention d’une demande de permis de construire pour ce double immeuble, construit par Henri Sauvage (1873-1932), au cours de sa longue période de collaboration avec Charles Sarazin, et daté de 1904, comme l’indiquent les deux signatures de sa façade.
Entre 1903 et 1914, les deux associés ont dressé les plans de quinze autres projets parisiens : seuls ceux des rue Damrémont et rue Marcadet (1903), 7, rue Danville et 111, avenue Victor-Hugo (1904), rue Hippolyte-Maindron (1905), rue de la Chine (1907), boulevard de l'Hôpital (1908), 29, rue La Boëtie (1910), 379, rue de Vaugirard (1911-1912), 22-28, rue Vavin et rue Ramey (1912), 124, rue de Provence (1913) et boulevard Saint-Marcel (1914) ont fait l’objet d’une demande de permis de construire, mais les immeubles des rues Trétaigne et Severo semblent avoir également échappé à cette formalité. Plusieurs d’entre eux ont été des jalons marquants de l’architecture du début du XXe siècle, et principalement le fameux immeuble à gradins de la rue Vavin. A cet inventaire très sommaire, on doit ajouter quelques réalisations en dehors de Paris, comme la seconde villa Majorelle, à Compiègne, ou deux maisons de Biarritz. Il y a quelques années, les plans d’un édifice inédit furent découverts au Havre, indice que leur travail, abondant, reste encore partiellement mal connu.

La rue Laugier apporte l’indice évident que certaines de leurs réalisations répondaient à des programmes purement économiques et spéculatifs, où l’art avait peu de place. L’immeuble de la rue La Boëtie, en cela, apparaît d’une pauvreté d’invention assez surprenante qui mérite d’être oubliée. Ici, les ferronneries des balcons sont industrielles, et l’agencement des volumes reste bien traditionnel. Heureusement, les portes d’entrée sont d’un superbe dessin, enjolivées par des faisceaux de tiges feuillues très poétiquement évasés.

85 rue La Fontaine (16e arrondissement)


On ne connaît que deux immeubles d’Ernest Herscher à Paris : celui-ci et celui du 39, rue Scheffer, qu’il construisit pour lui-même en 1911. Fut-il véritablement architecte ? Il semble s’être essentiellement fait connaître comme graveur, à l’inspiration étrangement fantastique et idéaliste, une activité qui semble l’avoir accaparé au point d’en oublier l’architecture. Il a pourtant bien spécifié sur la façade, par l’abréviation “D. P. L. G.”, qu’il appartenait à la Société des Architectes Diplômés par le Gouvernement. Dommage qu’il n’ait pas plus construit, tant ses deux édifices connus sont attachants !

Pour la rue La Fontaine, deux demandes de permis de construire furent nécessaires. Godfrain, domicilié au 118, rue La Fontaine, fit paraître la mention de son premier projet, le 1er août 1905. Mais ce n’est que le 11 juin 1906 que la seconde apparut dans le Bulletin municipal de la Ville de Paris, correspondant à l’édifice finalement réalisé.
C’est la porte d’entrée qui attire l’œil en premier, avec son décor sculpté finement ouvragé. On y voit des oiseaux, un joli escargot sur la clé, puis surtout un adorable petit lézard, au bas du chambranle de droite, regardant avec gourmandise un charmant papillon voletant dans le feuillage.


Plus haut, ce décor sculpté apparaît beaucoup plus banal. Mais la grande originalité de l’immeuble, purement architecturale, se situe dans les derniers étages, où de grandes béquilles de fer soutiennent puissamment un grand balcon, puis la terrasse terminale. Magnifiquement dessinée, cette grande structure métallique prend solidement appui sur la pierre de taille. Sur les parties saillantes de la façade, d’autres éléments en fer servent de toiture aux dernières fenêtres. Leur forme poétiquement ourlée n’est pas sans rappeler quelques détails de la Samaritaine de Frantz Jourdain.

1-5 avenue Mozart et 36-38 rue Bois-le-Vent (16e arrondissement)


Le programme n’était pas facile : construire trois immenses bâtiments, à l’entrée de l’avenue Mozart, et dominant un très large carrefour. C’est ce que désirait M. Castan, leur commanditaire, qui en fit publier la demande de permis, le 11 novembre 1909. De façon amusante, l’architecte raffiné qu’il avait choisi fut alors appelé “du Bois de Suberville”, et non Du Bois d’Auberville, comme il est bien indiqué sur les façades.













L’architecte s’est magnifiquement tiré de ce chausse-trappe en créant de puissantes scansions, sur ses larges façades, grâce à plusieurs travées en encorbellements, décorées de beaux occuli superbement fleuris, aussi abondamment que les larges gaines de ces saillies. Le sculpteur du décor floral, composé d’une infinité de variations autour de la fleur et de la tige de volubilis, est clairement nommé sur les murs : Seguin, qui signa aussi quelques-unes des plus belles façades du même arrondissement.
Les portes d’entrée signalent de beaux immeubles bourgeois, avec leurs grandes vitres protégées par de majestueuses ferronneries, et leurs poignées en bronze doré, créations remarquables d’équilibre et d’originalité.

34 rue de Tocqueville (17e arrondissement)


Léon Benouville fut l’héritier d’une belle famille d’artistes, à laquelle avait appartenu, plus tôt dans le XIXe siècle, un très bon peintre classique, Achille Benouville. Principalement occupé à la restauration de monuments historiques, il s’engagea néanmoins très tôt dans l’aventure de l’Art Nouveau. Malheureusement, il devait s’y illustrer pendant trop peu d’années, puisqu’il mourut dès 1903. Il eut malgré tout l’occasion de réaliser plusieurs beaux édifices, dont un immeuble près du marché de Versailles, et de concevoir d’intéressants ensembles mobiliers, certains reconnaissables à leurs excroissances noueuses et des incrustations de métal, d’autres volontairement très simples, destinés à une clientèle ouvrière.
L’architecture de Benouville se caractérise toujours par une constante simplicité, de beaux parements nus, un décor mesuré, des ferronneries au dessin viril et toujours original. En bon héritier du rationalisme, il afficha toujours sa dette envers la leçon médiévale de Viollet-le-Duc.











Ainsi, cet immeuble de la rue de Tocqueville, voisin de celui que Charles Plumet construisit à la même époque. M. Reyrel, demeurant 21, avenue Victor-Hugo, à Boulogne, en était le commanditaire. La demande d’autorisation de construire fut publiée le 18 février 1897.

L’édifice trahit clairement une influence nettement médiévale, caractérisée par son apparence massive, ses décors sculptés enserrés dans des compartiments, ou sa porte aux lourds vantaux de bois, à peine animés par des vitraux floraux très stylisés. A l’arrière, sur la rue Léon-Cosnard, l’architecte a dessiné une belle porte de garage, dont un autre exemplaire orne toujours son majestueux immeuble de la rue Spontini, édifié en 1899.

68 rue Boursault (17e arrondissement)


J’avoue mon ignorance : le nom de l’architecte Verdonnet m’était totalement inconnu jusqu’à la découverte fortuite de cet immeuble, adjacent au beau bâtiment de Simonet. Mais sa demande de permis de construire, publiée à la date du 10 septembre 1902, indique que Verdonnet en était non seulement l'architecte, mais aussi le propriétaire. Alors domicilié au n°72 de la même rue, il allait bientôt installer son agence dans ce nouvel édifice.












La façade, très étroite, est d’une assez belle fantaisie, alternant les effets décoratifs entre ses deux uniques travées. L’architecte y adopte certains traits caractéristiques de l’Art Nouveau, comme la belle base du grand encorbellement, ornée d’une ravissante tête de femme souriante, une amusante fenêtre en forme de champignon, d’agréables ferronneries, ou le charme très discret d'une sculpture ornementale d'inspiration florale.

L’édifice reste évidemment modeste. Il eut pourtant l’honneur de figurer dans les fameuses “Monographies” de Raguenet, indice qu’il n’était pas totalement passé inaperçu à son époque.

122 avenue Mozart (16 arrondissement)


Le 17 février 1909, Hector Guimard épousa Adeline Oppenheim, une artiste-peintre fille d’un (riche) banquier américain, de six ans sa cadette. Pour marquer cette nouvelle situation, l’architecte entreprit la construction d’un hôtel particulier, dans la manière classique qu’il avait récemment adoptée, un art moins agressivement médiéval et plus bourgeoisement inspiré par le grand style du XVIIIe siècle. Il en fit publier la demande de permis, dès le 14 juin 1909.
La parcelle est ingrate, étroite et triangulaire. Mais Guimard en profita pour réaliser un chef-d'œuvre d'architecture, une extraordinaire figure de style, ménageant deux vastes salles à chaque étage, et reléguant astucieusement les dégagements et les pièces annexes dans les espaces restés libres. Ici, pas d’escalier principal, trop coûteux en mètres-carrés, mais un ascenseur entièrement couvert de miroirs - aujourd’hui disparu - qui fit l’admiration de ses visiteurs !


Le rez-de-chaussée permit le déplacement de l’agence de Guimard, geste très symbolique d’une nouvelle époque. Au premier étage se trouvaient les deux pièces de réception, ovales : le grand salon et la salle à manger. Une seule chambre au niveau suivant, aux angles arrondis, ainsi qu'une "roberie" pour Madame et une pièce pour les "habits de Mr. Guimard". Au troisième étage était l'atelier d'Adeline et une chambre d'ami. Quant au comble, il contenait trois chambres de domestiques.
L'édifice était incroyablement meublé. Un inventaire assez précis, conservé à New York, nous assure que le couple Guimard vivait dans un lieu d'autant plus encombré qu'il était de proportions très modestes. Quelques photographies des pièces du premier étage, dans leur état d'origine, et de la chambre principale, ont été heureusement conservées ; elles confirment l'incroyable accumulation de meubles, cadres et autres sellettes qu'on pouvait y trouver, sans compter les bibelots ou la production picturale de la propriétaire !
Après la mort de l’architecte, Mme Guimard voulut offrir cette maison et tout ce qu'elle contenait, à l'Etat, puis à la ville de Paris. Mais, l'Art Nouveau connaisant alors sa longue période de purgatoire, tous deux refusèrent sans état d'âme. Quel dommage ! Nous perdîmes ainsi un ensemble très homogène de meubles de l'architecte, dont le nombre et l'homogénéité de style étaient doublés d'une qualité d'exécution exceptionnelle et d'une virtuosité sans équivalent dans le reste de sa carrière. Les musées de Nancy, de Lyon et du Petit Palais, à Paris, acceptèrent tout de même le don de quelques ensembles très significatifs (chambre et salle à manger, en particulier). Puis l'hôtel fut vendu. Il a malheureusement été divisé en appartements par la suite, ce qui altéra sensiblement l'ingéniosité de ses espaces intérieurs. La belle baie en bois de l’atelier fut alors inutilement remplacée par une fenêtre beaucoup plus banale.


La pollution parisienne a beaucoup nui à cet édifice délicat, et en particulier à l’extraordinaire entourage sculpté de sa porte d’entrée, au centre duquel figure le beau monogramme de Guimard. Il s’est doucement dégradé au fil des années, jusqu’à menacer de disparaître définitivement. Heureusement, une récente restauration lui a merveilleusement rendu sa splendeur originelle.
Le vestibule est une des créations les plus agréablement poétiques de Guimard. La rampe du petit escalier est d'une magnifique invention et la décoration stuquée est des plus soignées. Le grand cadre, aujourd'hui vide, contenait autrefois un tableau d'Adeline Guimard-Oppenheim, représentant une scène de genre de style réaliste. Mais... justement... Le style général de la maison, au décor très précieux, fait immédiatement penser à une jolie petite boîte de dragées délicatement ouvragée, où aucun détail ne fut négligé, dans l'architecture comme dans la décoration intérieure. Pour avoir eu la chance de le visiter presque entièrement, j'ai eu l'étrange impression d'entrer dans la maison d'une femme des années 1910, plus que dans l'hôtel particulier d'un architecte. Adeline Guimard fut probablement l'âme de cet édifice ; il a été construit pour elle - et sans doute avec sa fortune - et lui réservait des espaces importants pour son usage personnel.

Même s’il n’entre pas dans le cadre de ce blog, je ne saurai trop vous inciter à jeter un coup d’œil à l’immeuble qui borde la villa Flore, face à l’hôtel Guimard : il est du même architecte, mais date de sa période Art Déco. Conçu au printemps 1924 pour l’industriel Michel Houyvet, il ne fut finalement réalisé qu’en 1927, à la suite de multiples tracasseries administratives. Lui aussi très étroit, mais assez long, il renonce totalement au décor sculpté, préférant jouer avec les différences de structure et d’aspect des différents matériaux. Les seuls ornements subsistant de la période Art Nouveau y sont les discrètes fontes artistiques, dont Guimard ne cessa pas de faire un usage abondant jusqu’à la fin de sa carrière.

29 avenue Mac-Mahon (17e arrondissement)


Pour le docteur Henriquez de Zubiria, Georges Massa fit deux projets successifs, et complémentaires, destinés à la même parcelle de l’avenue Mac-Mahon. Une première construction, comportant un rez-de-chaussée et deux étages, fut demandée, le 1er juillet 1902. Mais, le 7 juillet 1903, propriétaire et architecte étaient à nouveau associés pour surélever l’édifice de trois nouveaux étages.
Ces derniers n’ont aucun intérêt particulier. Sauf qu’ils viennent atténuer le joli couronnement de la construction initiale, hérissé de pinacles gothiques.


Nous avons déjà dit (voir au 16, rue d’Abbeville) toute l’ambiguïté que Massa pouvait avoir avec le monde de l’Art Nouveau. Encore une fois, il nous propose ici une façade extraordinairement originale, de style très italien - osons même l’appeler “milanais”, tant certaines maisons de Milan savent avoir cette virile robustesse ! -, avec des pierres travaillées en bossage. A première vue, rien de réellement Art Nouveau dans cette architecture massive. Sauf que la maison n’évoque précisément aucun style historique alors en faveur à Paris ; l’exagération même de tous ses détails, la franchise d’un décor pesant et compliqué, semblent se rapprocher de l’Art Nouveau sans y toucher vraiment. Néanmoins, quelques détails de sculpture ne sont pas sans rapport direct avec l’univers qui nous intéresse, en particulier plusieurs têtes de femmes très “fin de siècle”.
Encore une fois, Georges Massa a brouillé les cartes, trouvant à être original sans être ouvertement “moderne”, et nous a susurré à l’oreille qu’il est... ce qu’il n’est peut-être pas.