vendredi 15 août 2008

Entr’acte n°25 : rue Defacqz (Bruxelles - Belgique)


L’Art Nouveau serait-il né dans cette rue au nom bizarre ? En effet, si on exclue le génie isolé de Gaudi, qui créa à Barcelone un art très particulier, mais qui resta pour l’essentiel peu connu du reste de l’Europe, on ne peut guère parler de cette architecture nouvelle avant l’édification de la maison personnelle de Paul Hankar, au 71, rue Defacqz, en 1893.
Paul Hankar (1861-1901) fut probablement l’architecte le plus maudit de toute l’histoire de l’Art Nouveau. On peut dire que l’essentiel de ses œuvres a disparu de façon irrémédiable, comme si un mauvais génie s’était employé à les faire disparaître, les unes après les autres, empêchant à l’apport essentiel de ce génie mort trop jeune d’être mieux compris de nos contemporains. Fort heureusement, trois de ses édifices importants ont été conservés dans cette rue Defacqz, non loin de la rue de Turin (aujourd’hui rue Paul-Emile-Janson) où Victor Horta marqua son entrée dans l’Art Nouveau, avec l’hôtel Tassel (lui aussi terminé en 1893).

Au premier regard, la maison d’Hankar n’est sans doute pas faite pour susciter l’admiration. Composée de deux travées totalement différentes, elle fut longtemps noyée dans la grisaille bruxelloise. Ma photographie d’ensemble, datant d’une bonne quinzaine d’années (et peut-être plus...), témoigne amplement que ses couleurs et ses motifs étaient alors presque totalement cachés par la pollution.
Un nettoyage lui a heureusement rendu son aspect d’origine, celui qui marqua le jeune Guimard lorsqu’il vint séjourner à Bruxelles en 1895, et qui le conduisit à en faire une belle aquarelle (Paris, musée des Arts décoratifs). Cette aquarelle semble indiquer que le Français n’était probablement venu en Belgique pour rencontrer Victor Horta, alors totalement inconnu, mais bien Paul Hankar, dont le nom commençait à émerger.

Pour bien être comprise, la façade de cette maison mérite d’être regardée d’un peu près, en particulier parce que des éléments de symbolisme s’y dissimulent, dans les charmants sgraffites un peu naïfs. En particulier, on remarquera les quatre oiseaux qui, dans des sortes de lunettes, sont chargés de représenter les moments de la journée : matin, jour, soir et nuit. Si la chauve-souris convient très bien au dernier panneau, l’hirondelle qui la précède se déploie devant des fils électriques, allusion à cette invention encore récente qui commençait à révolutionner l’habitat urbain.

Ailleurs, on sera plus circonspects sur la signification du petite animal - lion ou renard ? - qui se dissimule au milieu d’une abondante végétation, dans le treillage du bow-window qui masque en partie sa tête. Sur les consoles de ce bow-window, des médaillons sculptés représentent de petits animaux, comme des reptiles ou des insectes, dont la signification semble également difficile à interpréter.
On admirera les quelques ferronneries, d’un Art Nouveau encore timide, mais déjà presque affirmé, ainsi que la date, incluse dans un autre sgraffite, à motif d’hortensias.
L’architecte a signé son œuvre de façon assez voyante, affirmation d’une jeunesse fière de son talent. Par la suite, on ajouta une plaque pour signaler l’intérêt de l’édifice au passant, et Paul Hankar y est qualifié de “architecte novateur”.

Quelques années plus tard, en 1897, il édifia une maison beaucoup plus imposante et ambitieuse, pour le compte du peintre Ciamberlani. Ses deux immenses baies vitrées, presque entièrement circulaires, l’ont rendue célèbre, au point qu’elle est pratiquement devenue l’édifice emblématique de l’architecte.
En quelques années, Hankar était parvenu à maîtriser l’inspiration pittoresque, mais passablement brouillonne, de ses premiers travaux. Avec l’atelier Ciamberlani, on peut même dire qu’il inventa une sorte de classicisme à l’intérieur du mouvement Art Nouveau, grâce à l’harmonie évidente de la composition, comme la parfaite symbiose de tous ses éléments constitutifs.
L’importance accordée au sgraffite est justifiée par le fait que le commanditaire fut lui-même l’auteur des cartons, représentant les trois âges de la vie, au “bel étage” - comme on dit à Bruxelles -, et sept des travaux d’Hercule, sous le comble.


Ici aussi, je propose une image prise de l’immeuble il y a quelques années, afin qu’on puisse la comparer à son état actuel. Une belle restauration a rendu tout son éclat à l’édifice, et une impeccable lisibilité à toutes ses parties peintes. On peut maintenant savourer pleinement la fraîcheur des ors, les notes saillantes des rouges, qui mettent enfin en valeur les camaïeux de bruns et de gris des dessins.
La maison Janssens, construite l’année suivante (1898) sur la parcelle d’à-côté, au n°50, est un édifice d’aspect plus simple, mais qu’il n’est pas inutile de regarder, à titre de comparaison. Hankar y effectue un nouvel exercice de style, et se montre presque capable d’inventer l’Art Déco avec plus de vingt ans d’avance.

Ne quittons pas cet extraordinaire artiste, capable de se renouveler sur chacun de ses chantiers, sans montrer un détail de la vitrine de la boutique du chemisier Niguet, devenu par la suite un magasin de fleurs. Le fait que les décorations de magasins étant plus fragiles, face aux changements de goût, la conservation de cette œuvre de Hankar apparaît d’autant plus providentielle.

L’architecte réalisa ce travail en 1897, au 13, rue Royale, en collaboration avec le peintre et affichiste Antoine Crespin, qui avait d’ailleurs collaboré à la maison de Hankar dont il avait dessiné les cartons des sgraffites. Le style de la chemiserie est d’un Art Nouveau totalement graphique, composé d’arcs de cercle d’une merveilleuse nervosité, parfois soulignés par de petits éléments en cuivre. La boutique a fait récemment l’objet d’une restauration, qui a permis de redécouvrir, à l’intérieur, les panneaux peints originaux du plafond, dus à Crespin, longtemps recouverts sous un simple badigeon bleu uniforme.

Entr’acte n°24 : rue Vanderschrick (Bruxelles - Belgique)


J’avoue avoir une particulière affection pour Ernest Blérot (1870-1957), architecte bruxellois particulièrement prolifique, et dont quelques-unes des œuvres les plus singulières ont été construites dans des quartiers alors très populaires, notamment autour de la rue Vanderschrick, où sa signature, aussi belle et voyante que celle de Gustave Strauven (1), se retrouve de maison en maison...

Le charme de ce créateur est peut-être d’avoir su faire feu de tout bois, prenant à tout le monde des traits de leur style pour forger le sien, protéiforme, changeant, répétitif ou parfois même totalement unique. J’en veux pour preuve sa maison personnelle de la rue Vilain-XIV, qui fut scandaleusement détruite, et dont le volume important était singularisé par d’imposantes ferronneries florales (qui, elles, ont été partiellement conservées...).
Dans son travail, on retrouve la finesse du travail de la pierre de Horta - auquel il emprunta la forme de certains ornements -, le goût de Hankar pour les sgraffites, l’outrance de Strauven dans le travail du métal. Surtout, on remarque dans ses maisons des habitudes de décoration - notamment une sorte de linteau en forme d’enseigne, destiné à recevoir un sgraffite -, auxquelles il apportait les infimes variations susceptibles d’individualiser chaque bâtiment. La couleur, la nature même des ornements, achèvent toujours d’apporter une note singulière à ses œuvres.
Je serais bien incapable de tracer un itinéraire idéal pour ceux qui voudraient aller à la rencontre de Blérot. Son œuvre est beaucoup trop abondant ! Mais au moins puis-je signaler quelques bâtiments - presque au hasard -, à partir desquels on pourra ensuite aller, presque à l’aveuglette : un Blérot en cache toujours un autre (du moins n’y en a-t-il jamais un autre bien loin !).

La rue Vanderschrick est certainement un bel exemple de son habileté à varier une formule, presque à l’infini. En inversant l’agencement des divers éléments (balcons, encorbellements fermés), en alternant les éléments peints et vitrés, en jouant sur les couleurs et l’importance des ferronneries, il sut réaliser des édifices singuliers à partir du même principe, sinon d’un plan identique. La qualité et la variété des sgraffites apportent un supplément non négligeable à certaines de ces maisons, notamment lorsqu’il y déploie un ravissant coucher de soleil.

Ces maisons datent des années 1900-1904, pour l’essentiel. Grâce aux millésimes soigneusement gravés par l’architecte à côté de sa signature, on peut pratiquement suivre la construction de la rue, d’année en année. La plus imposante de ces constructions forme un angle avec une autre rue, et un joli restaurant (de 1902) en occupe le rez-de-chaussée. Dans l’ornementation de la pierre de façade, Blérot a réalisé des variations sur plusieurs motifs de Horta, notamment d’une palmette à la rare élégance.

La superbe façade du 41, place Mortichar se signale par la beauté de ses vitraux, par un autre coucher de soleil peint, et une quantité d’autres détails décoratifs, anguleux ou arrondis, qui relèvent d’une imagination incroyablement fertile. Pourtant, la lisibilité de l’ensemble n’est jamais atténuée par ces petites coquetteries de détail, qui relèvent du domaine de la fantaisie et de l'invention, mais sans jamais prétendre devenir le seul intérêt de l'architecture.

Ailleurs, au 44 rue Belle-Vue (1899), on savourera l’audacieuse et amusante composition d’une porte d’entrée - qui était d’une courageuse couleur rose, l’année où je m’y suis rendu ! -, mélange heureux de bois et de métal. Dans ces détails - importants car toujours plus immédiatement visibles -, Blérot se montre toujours inventif et virtuose.

La rue Darwin propose, elle aussi, plusieurs œuvres de Blérot. Celle du n°15 est sans doute un peu tardive (1905), mais elle présente une sorte de résumé de quelques traits décoratifs de l’architecte : le sgraffite au coucher de soleil, l’arbre sculpté comme soutien du bow-window, la forme si caractéristique de ses panneaux de bois ou les circonvolutions à la fois simples et inventives de ses ferronneries. Sur la maison voisine, au n°17, le sgraffite est demeuré inachevé. Son dessin particulièrement élaboré est donc resté blanc.

L’architecture de Blérot est charmante, souvent inventive, jamais agressive. Elle pourrait parfaitement symboliser l’Art Nouveau bruxellois, complexe dans le détail, mais toujours dans une structure clairement lisible. Les ornements restent toujours très graphiques et sentent encore leur planche à dessin. Mais la couleur et l’imbrication des matériaux suffisent souvent à enrichir des volumes simples, pour donner, à une population modeste, un habitat original et pittoresque.

(1) Signalons ici un trait singulier de Victor Horta, qui fut l’un des rares architectes Art Nouveau à ne pas... signer ses édifices. Ce qui est peut-être un indice pour les identifier !

Entr’acte n°23 : 246 avenue Louise (Bruxelles - Belgique)


Après l’Espagne, vous plairait-il de faire à nouveau une petite halte en Belgique ?
Bruxelles est d’une telle richesse qu’un blog entier ne suffirait pas à en épuiser les trésors. En 1900, le pays avait à peine soixante-dix ans d’existence (septante années, en version originale !) et profitait de son exceptionnelle situation géographique pour redevenir un des plus importants pivots économiques de toute l’Europe de l’Ouest. Le domaine artistique ne pouvait que suivre : pensons à la littérature et à la peinture symboliste, pour ne pas trop nous étendre sur le sujet.
Néanmoins, l’Art Nouveau bruxellois tira sa spécificité de deux paramètres, qui auraient pu lui être un handicap. En premier lieu, les parcelles y sont généralement très étroites, ce qui ne permet pas toujours un traitement opulent des façades. Mais les Belges - un peu comme les Lyonnais - étaient-ils réellement désireux de montrer leur richesse ou de faire, entre eux, des concours d’excentricité ?

L’œuvre de Victor Horta (1861-1947), qui fut l’un des initiateurs historiques de l’architecture Art Nouveau, est la démonstration même de cette particularité belge. Ses maisons, comme l’hôtel Tassel ou sa maison personnelle, aujourd’hui devenue musée, proposent des façades très raffinées, mais d’une incroyable sobriété, où le travail de la pierre et la présence de ferronneries complexes suffisent à créer un art original, sans l’aide de céramiques violemment colorées, ni de sculptures figuratives encombrantes ou compliquées. S’il eut assez souvent l’occasion de bâtir sur des terrains plus généreux - hôtels Solvay, van Eetvelde, Aubecq -, il ne dérogea guère à cette étonnante sobriété qui permet de reconnaître ses édifices au premier coup d’œil. Sa fameuse Maison du Peuple, malheureusement détruite, accordait au métal l’essentiel du décor, qui était en même temps l’élément principal de toute la structure. Horta se refusait donc, pour l’essentiel, au décor plaqué de façon artificielle. Qu’on soit parfois déçus par ses tentations classiques, ses envies de symétrie et d’harmonie n’est, en fait, que juger son art depuis la rue. A l’intérieur de ses maisons... c’est une toute autre affaire !
Pour illustrer mon propos, j’ai choisi un édifice beaucoup moins célèbre que les autres : l’hôtel du 346, avenue Louise, construit pour l’avocat Max Hallet, que j’ai eu le bonheur de pouvoir visiter il y a quelques mois.
Le bâtiment fut élevé en 1903, date bien tardive pour Horta, qi avait alors déjà construit l’essentiel de ses chefs-d’œuvre. Mais, dernier grand hôtel particulier de sa période Art Nouveau (1), il propose certainement un résumé de la maîtrise de l’artiste dans cet exercice de style bien particulier.

Sur la belle avenue Louise, élégante et arborée, où l’architecte avait déjà exercé plusieurs fois son talent au cours des années précédentes, la façade - d’une confortable largeur - apparaît probablement comme un des chefs-d’œuvre de sa manière “sobre”. Au point qu’il est possible de passer devant l’édifice sans y faire attention ! Formes légèrement incurvées, ferronneries d’un dessin parfaitement symétrique... rien ne signale, du dehors, ce qui attend le visiteur chanceux invité à entrer. A moins de faire attention au bouton de sonnette ou au heurtoir, merveilleux objets d’une rare perfection formelle.
Poussons donc la porte...

Si l’allée carrossable n’exprime pas encore très bien la beauté des espaces intérieurs, les rampes de l’escalier qui conduit au hall d’entrée annoncent déjà forts bien les richesses encore soigneusement cachées aux fournisseurs, importuns et domestiques. Car, immédiatement passées les immenses portes vitrées, le contraste est total.
Horta a gardé, de l’architecture traditionnelle bruxelloise le goût pour les puits de lumière centraux, seuls capables d’apporter la clarté au centre de parcelles souvent longues et étroites. Même sur des terrains moins ingrats, il n’a jamais dérogé à son goût pour les escaliers démonstratifs et les amples verrières aux couleurs peu variées - le jaune y domine -, mais soigneusement choisies.

L’escalier de l’hôtel Max Hallet est peut-être l’un des plus impressionnants de tous, dans le sens où il conduit à un second hall, ouvrant sur un jardin d’hiver composé de trois étonnantes absides vitrées. On peut difficilement imaginer espace plus lumineux !

Marbre blanc légèrement veiné de gris, mosaïques aux motifs géométriques d’une teinte unique, délicieusement rosée, tout concoure à un enrichissement du lieu, sobre et ouvert. Les murs portent des motifs peints - comme il est habituel chez Horta -, mais les immenses rosiers grimpants qu’on voit chez Max Hallet, d’un surprenant naturalisme, s’éloignent diamétralement des motifs généralement abstraits qui prévalaient jusqu’ici. Horta répondit-il à un vœu du commanditaire ? Chercha-t-il à renouveler son art ? Fit-il confiance à un collaborateur nouveau, plus adepte de la fleur que de la tige dont l’architecte se satisfaisait jusqu’ici ? La date tardive de l’hôtel - contemporain de cet essoufflement qui commençait à s’attaquer à l’Art Nouveau, à Bruxelles comme à Paris - permet peut-être d’expliquer une coquetterie décorative, magnifiquement réalisée, mais visuellement assez surprenante.
Plusieurs salons ont encore conservé leur décoration, leurs cheminées, et parfois même leurs boiseries, dans ces bois clairs que Horta affectionnait particulièrement. Si la rose y disparaît des murs, c’est au profit de plantes différentes, tout aussi précises et détaillées, dans un style Art Nouveau qu’on pourrait volontiers qualifier “d’international”, d’une abondance divertissante mais peut-être par endroits encombrante.

La belle manière de l’architecte se retrouve pleinement, et avec bonheur, dans les détails des vitraux, le dessin des ferronneries, le dessin toujours magnifique des entourages de porte, et les mille et un petits détails de boiseries. La juxtaposition de deux styles indique certainement ici, sinon une période de doute dans son esprit, du moins une probable rechercher de renouvellement.

Comme souvent chez Horta, la façade sur jardin est purement fonctionnelle. Et la sobriété qu’on constatait sur la rue devient, au contraire, à l’arrière, incroyablement rectiligne. Seules les trois absides, portées par de fines colonnettes de fonte, émergent comme les morceaux d’un curieux vaisseau spatial. Cet envers du décor est très surprenant, mais il permet de comprendre que l’art d’un Horta fut parfois moins rigoureux que celui d’un Guimard - qui s’en déclara l’élève, à la suite de son premier voyage à Bruxelles, en 1895 ! -, délibérément créateur de tous les modèles et perfectionniste jusqu’à la conception rigoureuse d’espaces très secondaires.

(1) Horta se tourna par la suite plus volontiers vers l’architecture des magasins, avant de conclure sa carrière avec plusieurs édifices publics monumentaux.

samedi 9 août 2008

Entr’acte n°22 : ... à Garraf (Espagne)


On ne saurait quitter la région de Barcelone sans faire un petit détour par Garraf, un endroit très étrange, situé plus au sud, sur la côte de la Méditerranée.
Je me souviens d’y être allé, il y a quelques années, alors que le site n’était pas encore connu et, évidemment, absolument pas visité. L’endroit était désert, mais semblait malgré tout libre d’accès. J’y suis resté une heure, comme dans une ville fantôme, sans rencontrer âme qui vive. Même la cimenterie toute proche paraissait sans activité. Etait-ce un dimanche, après tout ? Apparemment, aujourd’hui, c’est une toute autre chanson...
Les Bodegas Güell furent construites pour le mécène de Gaudi qui produisait là du vin. Si on s’accorde généralement sur la date de 1895-1897, on hésite encore à les donner en totalité à Antoni Gaudi (1852-1926). Car elles pourraient être partiellement (ou peut-être même en totalité) l’œuvre de Francesc Berenguer i Mestres (1886-1914), l’un de ses assistants les plus talentueux. Si le grand maître catalan avait conçu un pavillon de chasse pour Güell en 1882, ce projet-là ne vit pas le jour. Dans son catalogue de l’œuvre de Gaudi, Isabel Artigas évoque les plans originaux des bâtiments finalement réalisés, conservés aux archives municipales de Sitges, qui porteraient les signatures de Güell et de Gaudi. Mais elle parle aussi, abondamment, et avec honnêteté, de la collaboration de Berenguer, qui aurait peut-être pu avoir un rôle plus important que celui de simple assistant.

La complication des volumes, quoique finalement assez limitée, serait bien dans l’esprit du maître, souvent intéressé par tout ce qui pouvait apparaître comme un pari technique ou décoratif. La propriété s’ouvre, depuis la route, par un bâtiment de gardiens volontairement défensif. Une grille, austère et frustre comme une cotte de mailles, s’ouvre sous une sorte de porche de conte de fées. Ce petit édifice, joliment compliqué, est en soi une vraie petite merveille, tant la simplicité des matériaux employés s’associe à un ensemble impressionnant de petits détails pittoresques, certains n’ayant probablement qu’une simple utilité ornementale, comme la charmante petite terrasse d’observation à laquelle on descend par quelques marches construites au-dessus de la grille d’entrée. L’ensemble semble tout droit sorti d’un ouvrage de Viollet-le-Duc, où rien de l’architecture militaire du temps des croisades n’aurait été oublié. Mais tout cet étalage était-il bien nécessaire pour protéger de simples caves à vin ? Voilà qui prête à sourire. Sourions donc, de bon cœur !

Une esplanade, aujourd’hui transformée en jardin, sépare ce bâtiment d’entrée des caves proprement dites. Si celles-ci, prenant ouvertement la forme d’une église fortifiée, a sa propre entrée sur l’esplanade, un nouveau porche s’ouvre malgré tout sur la droite, conduisant à une cour étroite, entre les bodegas proprement dites et une longue rangée de bâtiments annexes. Ce porche n’a qu’une fonction décorative, puisqu’il n’y a aucune porte d’aucune sorte pour y défendre le passage.
Là encore, échauguettes, mâchicoulis et contreforts puissants relèvent d’un art médiéval plutôt exagéré pour un tel édifice agricole, mais les architectes n’y ont rien oublié de ce qui aurait pu être construit au XIIe ou au XIIIe siècle.

Donnant l’impression que ces caves ont eu une longue histoire, Gaudi et Berenguer ont imaginé de faux agrandissements, émergeant de la structure principale, puissamment renforcés. Ainsi, la façade du bâtiment principal, qui aurait pu n’être qu’un mur nu joliment incurvé, est animée par tout un ensemble d’ouvertures et d’espaces supplémentaires, avec une irrégularité qui voudrait évoquer un édifice construit et remodelé à plusieurs époques différentes. Le groupe de fenêtres qui ornent le centre de ce très long mur, de chaque côté du bâtiment - sous la cloche et la croix qui achèvent de lui donner une apparence d’église -, n’est évidemment pas sans évoquer l’agencement de la longue loggia du palais Güell, à Barcelone, que Gaudi avait achevé en 1888. Il n’y a là, évidemment, aucune coïncidence : le motif fut sciemment utilisé comme une signature ou un signe de reconnaissance.

D’une façon bien poétique, cet édifice s’achève, grâce à des colonnes, en une sorte d’agréable loggia. Là encore, on pourrait se poser la question de l’utilité de ce “caprice” architectural. Mais on s’en satisfera amplement, tant il apporte, in fine, une touche insolite, très moderniste, qui rompt tout à coup avec le caractère presque archéologique de tout ce qui apparaissait jusqu’ici. Il est certain qu’un tel espace n’aurait jamais pu être imaginé au moyen âge. Mais Gaudi n’était pas avare de ce genre de ruptures, même s’il eut toujours l’intelligence d’en modérer constamment le nombre, pour mieux en ménager les effets.

Entr’acte n°21 : ... à Sant Joan Despi (Espagne)


Pour notre deuxième étape espagnole, évitons Barcelone - vous n’avez certainement pas besoin de moi pour vous y guider - et intéressons-nous plutôt à un charmant village de sa banlieue immédiate : Sant Joan Despi. C’est là que l’architecte Josep Maria Jujol i Gibert (1879-1949), l’un des collaborateurs de Gaudi, construisit plusieurs édifices, dont deux apparaissent particulièrement remarquables.
Jujol seconda principalement Gaudi pour la réalisation des revêtements en céramique de ses constructions (Park Güell, Casa Battlo, Casa Mila...), mais aussi pour un certain nombre de travaux métalliques particulièrement complexes. On en retrouve des traces, évidemment, dans son œuvre personnelle, mais avec des “tics” inspirés par son maître, quoiqu’avec un appauvrissement certain, qui signale bien l’émule, largement moins inspiré lorsque sa main n’était pas guidée. Mais ses “paraphrases” du langage gaudien n’en est pas moins passionnantes. C’est d’ailleurs sans doute pour cette raison que le centre Georges-Pompidou avait consacré une exposition particulière à Jujol, en 1990.

A Sant Joan Despi, le chef-d’œuvre de Jujol est probablement la Torre de la Creu, maison construite au 14, passeig de Canalies, entre 1913 et 1916. On y retrouve certaines formules qu’on admire encore aujourd’hui chez Gaudi : les arcs hyperboliques, notamment pour le porche d’entrée, l’emploi de céramiques brisées, violemment colorées - ici pour les nombreuses et amusantes toitures rondes -, et l’emploi du fer forgé, tordu et martelé dans des formes très expressives, destinées à dissuader le visiteur opportun par la présence d’éléments pointus ou d’une abstraction surprenante, particulièrement inspirée. La grille de la Torre de la Creu aurait parfaitement pu orner une maison de Gaudi et certains de ses éléments ne sont pas sans évoquer l’effet de copeaux des balcons de la fameuse Pedrera (Casa Mila). Sauf que les maisons de Jujol sont très tardives, parfois postérieures à la Première Guerre mondiale, ne faisant parfois que prolonger artificiellement un style révolu.

Car l’art de cet architecte attachant montre parfois ses limites, ne nous le cachons pas : la croix métallique, qui couronne la maison, est d’une forme et d’un volume bien grèles, et la petite cheminée tordue, visible reste de ces chefs-d’œuvre éparpillés par Gaudi au palais Güell ou à la Casa Mila, semble n’en être que la copie, d’un développement trop modeste et d’une inspiration assez pauvre.
Néanmoins, malgré quelques curieuses survivances - qui ressemblent presque plus à des imitations qu’à de véritables créations -, la maison ne manque pas d’allure, ne serait-ce que par la belle complexité de ses toitures, qu’on pourrait rapprocher de certains édifices russes ou turcs.

La Casa Negre est une autre maison célèbre de Jujol dans le même village. Sa particularité est d’être, en réalité, un édifice de la fin du XVIIe siècle, que l’architecte se contenta de redécorer, entre 1914 et 1930, pour le compte de M. Pere Negre i Jover. Outre quelques éléments intéressants de ferronnerie, on lui doit évidemment l’étonnant balcon du premier étage - en forme de chaise à porteurs ! -, soutenu par deux frèles supports métalliques curieusement agencés, et prenant appui sur de curieux sabots de pierre. Jujol a complété la décoration peinte de la façade par des motifs de son cru, tout en cherchant à respecter malgré tout le style originel de cette jolie maison. L’effet est particulièrement plaisant.

Appartenant aujourd’hui à la ville, la maison est à présent ouverte au public (1). Je vous laisse le soin de découvrir directement la qualité et l’exubérance des intérieurs, où l’architecte a fait tout l’étalage de son imagination débordante, passant du néo-gothique au baroque catalan le plus extraverti, en passant par un beau morceau de bravoure, poétique et virtuose, que constitue la décoration peinte de l’escalier.

Près de la maison, Jujol a également dessiné une sorte de pergola en ciment armé qui devait certainement servir de support à des plantes grimpantes. Le banc qui s’y trouva longtemps enfermé - qui n’était évidemment pas de Jujol et qui fut judicieusement déplacé depuis ma photographie - y aurait trouvé un sympathique et agréable ombrage. La structure est restée étrangement nue, ce qui permet d’en savourer le caractère “osseux”, trait de décoration également présent dans l’architecture de Gaudi (à la Casa Battlo, notamment).

Plusieurs autres maisons de Jujol sont situées sur le carrer de Jacint Verdaguer, l’une au n°28-30 - qu’on donne aussi à Ignasi Mas i Morell -, la seconde au n°29 et la dernière au n°31 (2). Cette dernière fut la maison personnelle de l’architecte. Je vous propose ici une image de la maison du n°28-30, pour la curieuse petite niche qui orne sa façade, recouverte de petits débris de faïence.


Au 12, passeig de Canalies, Mas i Morell - puisque je viens de l’évoquer ! - a construit la villa Auriga, datée de 1900 à l’angle de deux des façades. Cet édifice est très caractéristique du modernisme catalan puisque, tout en restant très respectueux des grandes traditions régionales, il fait très naturellement feu de toutes les innovations de Gaudi ou de Puig i Cadafalch, notamment dans le caractère souvent très coloré des ornements des toitures et des terrasses. Ici, Mas a agrémenté la maison d’intéressants éléments métalliques, destinés à recevoir des pots de fleurs, entre les petites flèches construites à l’angle, et sa clôture est entièrement recouverte de galets et de faïences bleues et jaunes.

(1) On regrettera qu’elle soit aujourd’hui protégée, comme un simple objet, par une grille d’une incroyable laideur ! Est-ce donc là le prix à payer pour la sauvegarde du patrimoine ? Est-ce aussi une manière d’accueillir des visiteurs, en les considérant d’abord comme des vandales potientiels ?

(2) Je donne ici les adresses que je connais, mais sans prétendre donner ici l’intégralité des constructions de Jujol à Sant Joan Despi. On trouvera encore d’autres maisons du même architectes dans la même rue, et, s’il reste un peu de temps, une visite à l’église Saint-Jean-Baptiste vous permettra d’admirer de curieuses chaires et un tabernacle, en plus d’une décoration peinte particulièrement séduisante. Pour ceux qui voudraient en savoir plus, mais sans oser affronter la fournaise catalane (comme je les comprends !), il existe un site bien documenté sur l’architecture de Sant Joan Despi. Les images n’y sont pas très grandes, mais elles donnent au moins une assez bonne idée de tous ces édifices, et présentent quelques-uns de leurs intérieurs.

Entr’acte n°20 : ... à Madrid (Espagne)


Puisque vous êtes probablement en vacances - du moins, je vous le souhaite -, prenons aussi nos quartiers d’été. Eloignons-nous, le temps de quelques articles, d’un Paris versatile, où il fait chaud un jour... et où il pleut le lendemain. Enfilons nos shorts et chaussons nos tongs... Et partons d’abord là où, selon toute vraisemblance, il fait toujours beau en août : l’Espagne !
Première étage : Madrid. Certes, la capitale espagnole n’est pas particulièrement réputée pour son Art Nouveau, c’est le moins qu’on puisse dire. Historiquement, la chose s’explique parfaitement par la vieille rivalité entre Castille et Catalogne, Barcelone s’étant presque réservé l’exclusivité d’une modernité que la principale ville du pays bouda très largement, au profit d’un éclectisme grandiloquent et répétitif, peuplé de palais imposants. Sans doute paraissaient-ils à l’époque seuls dignes de magnifier une grande ville aux ambitions fédératrices.

Néanmoins, Madrid cache une sorte de merveille, presque incongrue dans son paysage souvent austère, au n°4 de la calle Fernando VI. Elle est due à l’architecte Jose Grases y Riera. Cette œuvre est d’autant plus exceptionnelle qu’elle est même la seule incursion de son auteur dans le domaine de l’Art Nouveau, comme le rappelèrent les “Monographies de bâtiments modernes”, publiées par Raguenet, qui lui consacrèrent leur n°228. En effet, le court texte accompagnant les dessins reproduits parle bien d’un édifice “exceptionnel” dans la carrière de cet architecte municipal.
Si le nom de Grases est probablement bien oublié aujourd’hui, même par les Espagnols, personne ne s’en inquiète vraiment, puisque la maison est largement connue comme étant la “maison de Gaudi”. Et c’est peut-être ainsi qu’il faudra l’appeler si vous peinez à la trouver. Evidemment, Antoni Gaudi n’a jamais eu le moindre rapport avec Grases, et encore moins avec cette vaste et surprenante maison. Mais les Madrilènes aimeraient tant avoir, eu aussi, des œuvres de Gaudi dans leur ville... Ne les blessons donc pas et laissons croire ce qu’ils veulent bien imaginer.

D’emblée, disons que ce bâtiment relève de la “nouille” la plus divertissante qui soit. L’art de Gaudi peut être ressenti comme tout aussi ludique, mais son architecture est plus savante, nettement plus originale, et s’accompagne généralement d’une coloration et d’allusions religieuses qui font ici totalement défaut. Voilà, en quelques mots, contredite une attribution très abusive et pour le moins fantaisiste.
Architecte éclectique, Grases se montre ici fin connaisseur de toutes les inventions “modernistes” de son époque. En cela, son incursion dans le monde du Modern Style relève du talent des architectes académiques à pouvoir faire une synthèse de multiples influences. Ici, on retrouvera, d’une manière générale, un Art Nouveau beaucoup plus italien qu’espagnol, celui de Fenoglio à Turin, par exemple. Ailleurs, certains balcons évoquent étrangement l’hôtel d’Yvette Guilbert, par Xavier Schoellkopf, et beaucoup de pâtisseries décoratives, notamment autour et sur la vaste rotonde d’angle, ne sont pas sans lien avec quelques grands édifices parisiens du même genre.

Si l’ornementation, principalement florale, reste dans une latinité sans surprise, quelques détails rapprochent curieusement la maison du monde germanique : par exemple, les simples tiges végétales, sur une des façades secondaires, s’inspire visiblement de l’ornementation très stylisée - et hautement poétique - que Olbrich imagina pour la décoration de plusieurs de ses maisons de Darmstadt. Dans le même esprit, la superbe grille métallique, et son imposant portail, trahissent aussi une influence beaucoup plus germanique que latine.
Il serait certainement amusant de rechercher, plus précisément, les motifs que Grases y Riera aurait détourné pour la décoration de cet édifice unique et insolite. Nul doute que cette étude nous apporterait son lot de surprises. Mais il n’en reste pas moins certain que, malgré de probables détournements, pillages ou pastiches, le bâtiment est d’une remarquable unité, et représente sans doute à lui seul un résumé parfait de l’Art Nouveau baroque dans les pays de l’Europe méridionale.

Jeu 2008 - Envoi n°6 : 50 rue de Strasbourg (Vichy - Allier)


Je ne sais pas pourquoi, mais on m’a fréquemment parlé de Vichy ces derniers temps. D’abord pour me signaler des balcons “style Guimard”, au 53-55, boulevard Carnot (mais il y en a également sur un immeuble de l’avenue Jean-Jaurès), puis pour me signaler cette amusante maison du boulevard de Strasbourg. Merci donc à O. P. de participer à notre jeu avec cette curiosité. Je ne doute pas qu’elle plaira !

Les proportions de l’édifice sont modestes, mais l’architecte en a magnifié l’apparence avec une curieuse décoration, destinée à souligner l’arête du toit et la fenêtre du combe. Quoique bien simples, les lignes de cette ornementation ne manquent pas d’originalité, même si leur épaisseur et leur dessin malhabile relèvent d’une certaine naïveté.
Malgré son charme certain, cet élément ne suffirait pourtant pas à signaler la maison à nos regards presque blasés par tant de chefs-d’œuvre déjà rencontrés. L’artiste a donc ajouté des balcons, une rambarde d’escalier et une clôture, d’un dessin beaucoup plus compliqué, visuellement très impressionnants. Le travail de sculpture, autour des ouvertures, est beaucoup moins convaincant, même s’il reste dans le ton, comme les huisseries de toutes les fenêtres.

On regrettera néanmoins l’actuel crépi de l’édifice, d’une affligeante platitude. Comment était-il à l’origine ? Sans doute y avait-il un élément coloré un peu plus démonstratif et sympathique. Et on blâmera le créateur de n’avoir pas été plus audacieux dans la conception très conventionnelle de sa porte d’entrée - pourtant un morceau de bravoure des architectes 1900 ! -, ni dans celle des vitraux de son imposte.
En consultant la base Mémoire - toujours utile pour les constructions de cette époque -, on pourra constater avec plaisir que cette maison est inscrite à l’inventaire des Monuments historiques. On lui attribue, au passage, la date de 1904, sans que cet élément historique soit justifié d’une façon quelconque (ce qui arrive malheureusement assez fréquemment sur ce site). Prenons donc l’information pour ce qu’elle vaut.


Ne quittons évidemment pas Vichy sans évoquer l’établissement thermal et le casino, chefs-d’œuvre de Charles Lecœur, qui méritent amplement le détour, pour ses grès de Bigot, ses sculptures du toujours délicat Pierre Seguin, mais aussi, à l’intérieur, pour les merveilleuses peintures murales d’Osbert. Cet ensemble imposant, un peu plus tard complété par Charles Letrosne - relève d’un Art Nouveau totalement assimilé par l’éclectisme encore triomphant à cette époque, mais dont les grâces s’étaient d’elles-mêmes imposées pour leur caractère festif, presque indispensable dans une ville thermale de cette époque, où les curistes passaient beaucoup plus de temps dans les divers lieux de divertissement de la ville qu’à boire quelques verres d’eau quotidiens.